Nos manuels d’Histoire insistent volontiers sur les « révolutions » ou les « ruptures », sur les décadences et les « renaissances », les éveils, les seuils. Ceci par souci pédagogique et désir de simplification et, pour certains auteurs aussi, par idéologie car chacune de ces « ruptures » marque un pas vers le progrès, dans le sens de l’Histoire, notion qu’il n’est pas toujours bon de contester. Est-ce vraiment faire œuvre d’historien, ou simplement d’honnête homme, que de se complaire en des idées reçues ? Qui se donne le mal de s’informer d’un peu près, souscrit plutôt à la belle formule de Jacques Bainville : « toutes les époques sont des époques de transition ».Comment parler de « Renaissan-ce » ou de « Modernité », et les opposer de façon si drastique aux temps d’avant, alors que personne ne saurait en fixer ni le commencement ni le terme ? Faut-il situer la fin du Moyen Age en 1453 (prise de Constantinople par les Turcs), ou en 1492 (Colomb et l’Amérique) ? Pour les arts et les lettres, nous remontons forcément bien plus haut : la Divine Comédie fut écrite entre 1307 et 1327, les Sonnets de Pétrarque en 1327, le Decameron entre 1350 et 1355. Giotto termine les scènes de l’église supérieure d’Assise avant 1300 et Simone Martini celles de l’autre église peu après. Matteo di Viterbe travaille au palais des papes d’Avignon vers 1340. Plus encore, le premier Pisani, Niccolo, achève la chaire du baptistère de Pise en 1260, ou à très peu près. Qui pourrait s’accorder sur une date et faire peu de cas d’une distorsion d’environ deux siècles ?Pendant cinq cents ans, aucun amateur d’art, historien ou collectionneur, ne parlait de « Renaissance ». Le mot et l’idée datent du XIXème siècle, imposés par quelques auteurs, Stendhal, Byron et surtout l’Allemand Jacob Buckhardt, fascinés par une Italie de ce temps qu’ils voyaient « marquée au coin de l’irréligion, de la violence, des passions et des crimes contre nature ». Ils éprouvaient de grandes satisfactions, « comme un frisson esthétique » à évoquer Benvenuto Cellini dont la Vie, redécouverte en 1829 « répondait merveilleusement à l’idée de la Renaissance italienne en opposition à l’obscurantisme médiéval ».