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Moyen Age et Renaissance : rupture ou continuité ?
Jacques Heers

Source : La Nef n° 64 - avril 1997

Nos manuels d’Histoire insistent volontiers sur les « révolutions » ou les « ruptures », sur les décadences et les « renaissances », les éveils, les seuils. Ceci par souci pédagogique et désir de simplification et, pour certains auteurs aussi, par idéologie car chacune de ces « ruptures » marque un pas vers le progrès, dans le sens de l’Histoire, notion qu’il n’est pas toujours bon de contester. Est-ce vraiment faire œuvre d’historien, ou simplement d’honnête homme, que de se complaire en des idées reçues ? Qui se donne le mal de s’informer d’un peu près, souscrit plutôt à la belle formule de Jacques Bainville : « toutes les époques sont des époques de transition ».Comment parler de « Renaissan-ce » ou de « Modernité », et les opposer de façon si drastique aux temps d’avant, alors que personne ne saurait en fixer ni le commencement ni le terme ? Faut-il situer la fin du Moyen Age en 1453 (prise de Constantinople par les Turcs), ou en 1492 (Colomb et l’Amérique) ? Pour les arts et les lettres, nous remontons forcément bien plus haut : la Divine Comédie fut écrite entre 1307 et 1327, les Sonnets de Pétrarque en 1327, le Decameron entre 1350 et 1355. Giotto termine les scènes de l’église supérieure d’Assise avant 1300 et Simone Martini celles de l’autre église peu après. Matteo di Viterbe travaille au palais des papes d’Avignon vers 1340. Plus encore, le premier Pisani, Niccolo, achève la chaire du baptistère de Pise en 1260, ou à très peu près. Qui pourrait s’accorder sur une date et faire peu de cas d’une distorsion d’environ deux siècles ?Pendant cinq cents ans, aucun amateur d’art, historien ou collectionneur, ne parlait de « Renaissance ». Le mot et l’idée datent du XIXème siècle, imposés par quelques auteurs, Stendhal, Byron et surtout l’Allemand Jacob Buckhardt, fascinés par une Italie de ce temps qu’ils voyaient « marquée au coin de l’irréligion, de la violence, des passions et des crimes contre nature ». Ils éprouvaient de grandes satisfactions, « comme un frisson esthétique » à évoquer Benvenuto Cellini dont la Vie, redécouverte en 1829 « répondait merveilleusement à l’idée de la Renaissance italienne en opposition à l’obscurantisme médiéval ». 

Or Cellini, né en 1500, défrayait la chronique alors que les grands maîtres avaient tous cessé de travailler. Plus connu pour ses escroqueries, filouteries et crimes sordides, que par ses œuvres, ce n’était qu’un petit maître. En faire le héros d’un temps était manifestement de parti pris et le lancer de mode de la Renaissance au XIXème siècle, sent trop l’artifice, le forgé.Une des idées généralement admise, reprise pour l’édification des écoliers, veut que l’Italie de la « Renaissance » ait redécouvert les auteurs et les artistes de Rome et de la Grèce, notamment au lendemain de la chute de Constantinople et de l’exode des savants grecs, emportant les livres de leurs bibliothèques et leurs savoirs. C’est accorder trop d’importance à l’événement et méconnaître l’existence de relations constantes, tout au long de l’« obscur » Moyen Age, entre l’Occident et Byzance. Venise, Amalfi, Pise et Gênes, possédaient chacune, dès les années 1100, un comptoir dans Constantinople. Né à Pise en 1110, un savant érudit, nommé Burgundio, excellent connaisseur du grec, y résida pendant cinq années et en a ramené quantité de traductions de traités de droit, de médecine, de sciences naturelles et d’astrologie. Il fonda, dans sa ville, une école de traducteurs de textes anciens.En fait, les grands auteurs de l’Antiquité, grecs ou romains, étaient connus et leurs œuvres diffusées largement dès ces années-là. Vers l’an mille, un prêtre, Léon le Diacre, qui vécut quelque temps à Constantinople puis à Naples, traduisit en latin nombre de textes grecs, et composa une Vita Alexandri, appelée à un extraordinaire succès. A la fin de ces années mille, Alberic de Pisançon, écrivit une Histoire d’Alexandre, chant épique repris par un Allemand, Lamprecht, et par 
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