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L’Edit de Nantes
Jean Dumont

Source : La Nef n°82 - avril 1998

Contrairement aux hyperboles laudatives actuellement répandues à l’occasion du quatrième Centenaire, cette vérité, à l’analyse textuelle et historique, ressort bien peu digne de susciter l’enthousiasme. On le verra ici montré, avec toutes les précisions nécessaires.

Déjà acquis.
D’abord les articles I et II de l’Edit de Nantes d’avril 1598, proclamant que la mémoire des disputes passées, entre catholiques et protestants, « demeurera éteinte », avaient eu alors, en eux-mêmes, d’importants précédents et modèles, catholiques, hors de France. Dans l’immense Saint-Empire, cœur de l’Europe, entre catholiques et luthériens l’Intérim d’Augsbourg de 1548 et la tout de suite effective Paix d’Augsbourg de 1555. Dans les Flandres et Pays-Bas, en 1567, la protection assurée aux luthériens, sur leur demande et selon l’exemple impérial, par les gouvernants catholiques espagnols. En Pologne la Convention de Varsovie (1573) proclamant déjà la même « paix perpétuelle » entre les confessions. L’Edit de Nantes n’était donc nullement « si en avance sur les sentiments de l’époque », comme on le va répétant.Quant au reste des quelque 150 articles ou brevets dont était composé l’Edit de Nantes, semblablement il instaurait moins la liberté de conscience, l’égalité civile pluriconfessionnelle et la fraternité, qu’il ne les constatait. Car ces dispositions étaient déjà acquises dans les précédents édits de pacification de la monarchie catholique, promulgués depuis trente-six ans, de Saint-Germain à Amboise, à Beaulieu, à Poitiers. Et ces dispositions étaient déjà acquises dans les faits, tout simplement. Il y avait longtemps que des protestants déclarés s’étaient vu confier les plus hautes charges de la nation. Tel Coligny autour de 1570. Et qu’ils y étaient reçus dans la fraternité, tel Sully ministre et conseiller d’Henri IV depuis plusieurs années au moment même où était proclamé l’Edit de Nantes.

Pas du tout la tolérance.
La nouveauté et la portée de ce reste de l’Edit étaient autres, et même exactement opposées. Les dispositions de protection des cultes rivaux, présentes aussi dans les précédents édits de pacification, y étaient durcies en structure d’Etat démembré. L’Edit renforçait dans une partie de la France la prédominance catholique et, dans une autre partie de notre pays, la domination du calvinisme. En cela l’Edit n’établissait pas du tout la tolérance, s’employant au contraire à pétrifier les dures marques territoriales des exclusions religieuses. Tout en favorisant lourdement, parmi celles-ci, l’exclusion calviniste, celle-là même qui était la plus absolue. D’un côté la liberté du culte protestant public était en général restreinte aux lieux où ce culte était célébré en 1597, ce qui lui refusait presque tout des nombreuses régions tenues encore, de fait, par la Ligue des catholiques. Le culte protestant était ainsi interdit dans Paris, si résistante capitale catholique du royaume. Pareillement dans les résistantes Rouen, Dijon, Lyon, Toulouse, etc. Le culte protestant – par évidente mesure de sécurité, en souvenir des brutales tentatives huguenotes de coups d’Etat à Amboise et à Meaux – était interdit de même dans les nombreuses résidences royales, les nombreuses cités épiscopales, et aux armées. Soit, au total, dans l’essentiel d’une grande part, et dominante, de la France. Toutefois c’était, là, adouci par un piquetage de sites de tolérance effective dans les châteaux huguenots, deux lieux par bailliage et auprès des grandes villes catholiques. Ainsi, près de Paris le culte protestant était autorisé, et largement pratiqué, de Paris même, à Ablon un peu distante puis à la très proche Charenton. Près de Lyon, c’était tout aussi proche; à Oullins, en presque lisière de la ville.

Nulle réalité.
De l’autre côté, par l’Edit, les protestants se voyaient, bien plus radicalement, garantir une vaste exterritorialité religieuse et militaire. Où le catholicisme, partout interdit en 1597, le demeurerait (Victor L. Tapié), là en totale intolérance. Car n’avait, là, nulle réalité ce que croit pouvoir relever aujourd’hui un historien de l’Edit de Nantes, Bernard Cottret, approuvé dans Le Figaro par le calviniste Pierre Chaunu : que les catholiques pouvaient « célébrer leurs offices dans l’ensemble du pays ». Si c’était en effet ce que prétendait disposer l’Edit en trompe-l’œil, ce n’était pas ce qu’il faisait. La domination huguenote, qu’il étatisait, « le rendait impossible depuis longtemps » chez elle, note Tapié. Impossibilité confirmée par Pierre Miquel. Dans les régions huguenotes, écrit-il, « ceux qui voulaient garder la foi de leurs pères ne pouvaient se rendre à l’église : elle était détruite, ou la porte en était barrée par des piquets, sur ordre d’un chef protestant ». Ou encore, à La Rochelle après l’Edit de Nantes, la seule église subsistante était transformée en atelier « mécanique » et « souillée par l’enterrement de plusieurs hérétiques », notait à l’époque l’historiographe de Louis XIII, Charles Bernard. La situation était la même qu’en bordure immédiate du royaume : le plus grand témoin religieux français de ces années autour de 1598, saint François de Sales, venait de décrire de visu l’annihilation complète du culte catholique dans le Chablais savoyard tombé au pouvoir des huguenots. Scandaleuse à l’égard des prétentions affichées par l’Edit, l’évidence de cette totale intolérance protestante s’imposera officiellement, Henri IV disparu. Lorsque Louis XIII et Richelieu, par leur Grâce d’Alès, rétabliront la possibilité d’« autre-fois » du culte catholique dans ce qu’avait été l’exterritorialité huguenote .

Toujours le trompe-l’œil.
Dans celle-ci, les protestants disposeraient de pas moins de 150 « lieux de refuge » et 51 « places de sûreté », dont les villes de Saumur, La Rochelle, Montauban et Montpellier. Forteresses où ils seraient leur Etat aussi particulier qu’exclusif, en effet proprement uniconfessionnel, qui ne communiquerait avec le roi qu’en corps souverain, par des députés-ambassadeurs. Cela, par l’impôt, aux frais de tous les Français, pour plus de 90 % catholiques, dont il était stipulé qu’en la personne du roi ils paieraient les fortifications et garnisons de l’Etat huguenot, traité ainsi comme prééminent. De même, par l’impôt, ces catholiques paieraient la « somme importante » disait l’Edit, dont le roi les indemniserait (toujours le trompe-l’œil), pour leurs biens immobiliers religieux détruits par les huguenots : pas moins de 20 000 cathédrales, basiliques, abbayes, couvents et églises, précise Régine Pernoud. Les huguenots, bien que seuls auteurs de ces immenses destructions, n’en paieraient en fait que ce à quoi contribuerait le nombre qu’ils étaient : moins de 10 %. De même encore les catholiques paieraient à plus de 90 % la seule subvention religieuse de fonctionnement stipulée par l’Edit : 45 000 écus versés chaque année par le roi à l’Assemblée huguenote. Par le jeu de tous ces privilèges, de cette intouchabilité verrouillée de partout, les au plus 1,2 millions de protestants (chiffre d’un recensement royal) sur 15 millions de Français (8 %) seraient en outre mis en situation, a calculé le spécialiste Ivan Cloulas, de ne pas rendre – alors que l’Edit le leur avait théoriquement prescrit – un tiers des biens immobiliers catholiques dont ils s’étaient emparés pour s’en servir, dont de nombreuses autres églises. Ainsi nombre de celles du diocèse de Luçon dont, en 1611 encore, son jeune évêque, Richelieu, devra constater qu’elles n’avaient pas été rendues.

Un moment politique saisi au vol.
C’est que, sous d’abondants trompe-l’œil, l’Edit de Nantes est en réalité le produit inéquitable et assez ténébreux d’un moment politique saisi au vol par un homme, Henri IV, resté huguenot de cœur. Qui profite de ce moment pour assurer enfin aux protestants une forte contrepartie à sa conversion personnelle au catholicisme de 1593. Car, pour comprendre les dispositions fallacieuses et aberrantes de cet Edit, il faut se rappeler sa datation d’avril 1598. A pareille date Henri IV vient d’obtenir le ralliement négocié, dans la Nantes de l’Edit, du duc de Mercœur et de sa Bretagne catholique (23 mars 1598). Point final lui-même du ralliement négocié des autres provinces ou très grandes villes catholiques. Et viennent alors de se conclure les négociations qui aboutiront, quelques jours plus tard, à la signature officielle de la paix avec l’Espagne, soutien des catholiques (encore en Bretagne) : le traité de Vervins (2 mai 1598).N’ayant plus à craindre des catholiques et de leur soutien espagnol, Henri IV saisit la balle au bond. Tout en restant dans les limites des garanties négociées avec les provinces et villes catholiques, qui excluent largement chez elles le culte protestant, il profite de leur ralliement tout juste obtenu et de la paix tout juste obtenue de l’Espagne, pour, comme il le dit exactement : « accorder un édit à ceux de la Religion » réformée . C’est-à-dire offrir à ceux-ci le cadeau qu’il est maintenant en mesure de leur faire. Un beau cadeau : sous la fiction d’un Etat impartial, pérenniser et puissamment renforcer, hors mesure de leur poids réel et aux frais de tous les Français, leur domination exclusivement huguenote sur un quart du territoire. Les exonérer en outre d’une réelle réparation des destructions et détournements qu’ils ont commis dans l’ensemble du pays. On comprend que le pape Clément VIII, celui-là même qui avait soutenu la conversion d’Henri IV, levé son excommunication, favorisé sa paix avec l’Espagne, se soit senti floué par l’Edit de Nantes. Et, à la lecture de son texte, se soit exclamé, en juste douloureusement bafoué : « Cela me crucifie ».

Du « prodige » à la « félonie ».
Les Français, qui ne sont pas plus naïfs, comprendront tout de suite, eux aussi, que le cœur de l’Edit de Nantes battait là. On le verra par le tollé que provoquera l’Edit de Nantes dans les Parlements et à la Cour des comptes du royaume. Pourtant peuplés, non de catholiques intransigeants, mais d’accommodants juristes dits « Politiques », qui avaient grandement aidé le Béarnais à parvenir au trône. Le modèle de ces « Politiques », l’avocat général et grand historien Etienne Pasquier, traitera ironiquement l’Edit de Nantes de « prodige »; et de « félonie » l’usage que ne manqueraient pas d’en faire les huguenots. Gardiens, eux, de la justice et des « lois fondamentales » de la monarchie, les Parlements à Aix, à Toulouse, à Rennes, à Rouen et surtout à Paris, refuseront donc l’enregistrement de l’Edit de Nantes. Ils ne s’y résigneront, après jusqu’à onze ans de résistance, que sous la menace brutale et directe, Henri IV leur annonçant qu’il n’hésiterait pas à « couper » ce « bras droit » du monarque qu’ils étaient.

« Loin de mettre finaux guerres de religion,le coup de force de l’Editde Nantes en assuraitle retour »
Les Parlements avaient vu juste. Loin de mettre fin aux guerres de religion, comme on le célèbre abusivement aujourd’hui, le coup de force de l’Edit de Nantes en assurait le retour, par le moyen des huguenots renforcés hors mesure. Dans les « guerres de religion de Louis XIII », que durent supporter ce propre fils d’Henri IV, et son principal ministre Richelieu. En d’affreux déchirements nationaux qui ensanglanteront de nouveau la France, pendant neuf ans, de 1620 à 1629. Car il faudra bien, contre l’Edit de Nantes, assurer la tolérance vraie et imposer l’autorité vraiment impartiale de l’Etat. En rendant, pour commencer (1617-1620), sa liberté et ses biens au culte catholique en Navarre et Béarn, qu’Henri IV chez lui, comme roi de la Navarre huguenote, avait omis de rétablir. Ce qui montrait clairement où se situaient les limites de son impartialité. Puis, les huguenots s’en offusquant, ce qui montrait clairement aussi le sens de renforcement privilégié qu’avait pour eux l’Edit de Nantes il fallut faire face à leur soulèvement général en armes, mettant pleinement en œuvre l’exterritorialité, les fortifications et garnisons, que l’Edit leur avait offertes. En une entreprise violente de sécession, soutenue, selon l’habitude huguenote, par l’œcumène réformé étranger : flottes anglaises et reîtres allemands de Mansfeld.Le négatif qui, seul, l’avait singularisé.On connaît la suite : Louis XIII et Richelieu durent reprendre ou soumettre, au prix de dures campagnes militaires, La Rochelle et cinquante autres forteresses huguenotes, des Pays de Loire et Charentes à la Guyenne, et au Languedoc jusqu’en Ardèche. Victorieux, Louis XIII et Richelieu tirèrent la leçon de tout cela par leur Grâce d’Alès du 28 juin 1629. Les articles ou brevets de l’Edit de Nantes établissant l’Etat huguenot étaient abolis. Les forteresses de cet Etat devaient être rasées par les huguenots eux-mêmes. Le culte catholique y était rétabli partout où il était pratiqué autrefois, ce qui y mettait fin à près de trois-quarts de siècle de totale intolérance huguenote garantie par l’Edit de Nantes. En revanche les stipulations d’égalité civile et de liberté religieuse de cet Edit, au profit des huguenots étaient confirmées.L’Histoire ainsi ne laissa subsister alors de l’Edit de Nantes que ce dernier positif somme toute banal, car présent dans bien d’autres édits de pacification en France précédemment (de 1562 à 1577), et hors de France. Après que l’Histoire eut extirpé le négatif exterritorial intolérant du même Edit, qui seul, en définitive, l’avait singularisé.