Il n’est pas possible d’accepter que les catholiques de France soient dépossédés de leur histoire par les présentations qu’en fait la « vulgate » officielle et médiatique du quatrième centenaire de l’Edit de Nantes, les traitant encore une fois en accusés. Il importe à cet égard de redonner la parole, occultée, aux témoins authentiques. Car il y eut bien totale intolérance huguenote, souvent avec le concours de l’étranger, puis de l’Edit de Nantes par l’effet des conception et usage non impartiaux de cet Edit, chez Henri IV. L’atteste, par exemple, ce témoin direct d’époque qui s’appelle saint François de Sales. Il le fait, entre autres, dans deux lettres d’autant plus fortes de témoignage qu’il les adresse, en qualité de coadjuteur puis d’évêque de Genève replié à Annecy, au pape Clément VIII, pour lui confirmer ce qu’était la situation exacte, en ces affaires.
« Aucune place ».
Le 15 novembre 1603, rappelant au pape l’histoire de son diocèse dans les soixante-dix années précédentes, saint François décrit, comme il l’avait personnellement constaté sur place, ce qu’étaient devenus le Chablais et le pays de Gex. Soit, dans son diocèse, les bailliages de Ternier, de Thonon, de Gaillard et de Gex occupés par la Réforme armée, déboulant là de Berne, c’est-à-dire de l’étranger. Le territoire des trois sous-préfectures actuelles de Thonon, Saint-Julien en Genevoix et Gex : presque l’équivalent d’un département français d’aujourd’hui. « Les temples (catholiques), note saint François, (y) estoyent en partie abbatus et en partie déserts. L’on ne voyait en pas un lieu les enseignes de la Croix (abattues aussi par les huguenots) : les vestiges de l’ancienne et vraye Religion estoyent effacez. (...) Les Docteurs de l’hérésie estoyent par tout (...), occupant les Chaires. (... Ils) menaçoient le peuple par leurs espions ». Ainsi, conclut le saint, « il n’y a rien (en Chablais) que douze ans (depuis donc 1591), que l’hérésie s’enseignoit en soixante-cinq Paroisses, (...) qui estoyent tellement occupées, que la Religion romaine n’y pouvoit trouver aucune place ». Saint François réussit entre-temps (après 1595) à restituer à leur catholicisme naturel les habitants du Chablais soumis à la totale intolérance huguenote, constatée dans bien d’autres régions tenues par la Réforme. Mais ce fut seulement par le moyen clandestin de ses dangereuses entrées et de ses habiles tracts, puis, comme il le souligne, avec l’aide active du catholique duc de Savoie, souverain indépendant du roi de France.
Par Henri IV conservé à la Réforme.
En 1602, par une autre lettre à Clément VIII, saint François avait rendu compte au pape de l’échec de la mission dont il avait été chargé auprès d’Henri IV. Pour, de celui-ci (qui venait en 1601 de se faire adjuger par conquête le pays de Gex), obtenir le rétablissement de la possibilité du culte catholique dans ce pays devenu français. En application de ce qu’avait prétendu disposer ce même roi par son Edit de Nantes, en 1598, dans toute la France : la (trop) fameuse (parce que fallacieuse) possibilité pour les catholiques de « célébrer leurs offices dans l’ensemble du pays ». « J’étois allé devers le Très-Chrestien Roy de France, écrivait saint François au pape, au commencement de ceste année, pour traicter au nom de l’Evesque, du Chapitre et de ce Clergé (d’Annecy-Genève) de remettre la foy Catholique dans le Bailliage de Gex. Il ne se pouvoit rien proposer, ny de plus juste, ny de plus important. Et certes Vostre Saincteté n’y a pas espargné le soing de son accoustumée vigilance : (l’) Evesque Camerin, son nonce apostolique, (...) en a souvent et sérieusement traicté avec le Roy mesme ». Cependant, alors qu’Henri IV disposait là de toutes les facilités d’un conquérant, « le Roy, poursuivait le saint, nous a mis luy-mesme en avant la dure condition des temps, et qu’il desiroit bien grandement que la Religion Catholique fust par tout, mais que tout ne lui estoit pas possible. Adjoustant plusieurs semblables choses; de façon qu’après neuf mois entiers (à Paris), sans quasi rien advancer, j’ay esté contraint de m’en retourner ».Le pays de Gex, devenu français après l’Edit de Nantes, était donc, contre celui-ci, contre le pape et contre saint François de Sales, par Henri IV, conservé quasi exclusivement à la Réforme. Comme il en était, absolument, ailleurs en France, de toutes les régions constituées, de fait, en exterritorialité d’intolérance huguenote par le même Edit. Il faudra attendre la mort d’Henri IV pour que, deux ans après celle-ci, en 1612, avec l’aide d’un envoyé spécial de saint François, fût opéré par la Reine régente Marie de Médicis (qui avait confirmé l’Edit de Nantes) le juste « restablissement de la saincte Religion » catholique dans le pays de Gex. Selon, comme l’avait écrit sans succès saint François à Henry IV, « la perfection que le sainct Siège en attend, que son Edict promet, et que je luy demande ». « Bonheur » dont maintenant, en 1612, saint François put remercier par une lettre brûlante de gratitude, la « Royale providence et piété » de Marie de Médicis qui faisait enfin « bénir le sainct Nom en tant d’endroicts, esquels il estoit profané ».Les textes cités ici peuvent se lire dans Les Epistres spirituelles du bienheureux François de Sales, publiées à Lyon, chez Vincent de Coeursillys, en 1634, pages 1, 2, 3, 18, 23, 148, 151, 152, 153. Epistres recueillies, et traduites si elles sont en latin, par le compagnon du saint, loué par celui-ci, son cousin Louys de Sales, prévost de l’église d’Annecy-Genève, et Charles-Auguste de Sales, grand-vicaire de cette église. « Peut-être le joyau de l’œuvre salésienne » dit de ces Epistres le biographe du saint, Mgr Francis Vincent.
Sous silence.
A noter cependant que le même biographe d’Eglise, dans son très long article « François de Sales » du Dictionnaire des Lettres françaises (1951) dirigé par le cardinal Grente, élude sur ces sujets brûlants les propres témoignages de son saint modèle. A propos du séjour à Paris de celui-ci, en 1602, qui dressa contre lui la si dure dénégation d’Henri IV à la demande pontificale, et à la sienne, de rétablissement de la religion catholique au pays de Gex, Mgr Vincent choisit de n’absolument rien dire de ces demandes et de cette dénégation. A leur place il choisit d’affirmer un contresens profond, ne s’arrêtant qu’aux valeurs du monde et au conformisme parisien : le saint, dit-il, y « va gagner la faveur d’Henri IV » ! Alors que, cette « faveur d’Henri IV », il est peu de dire que saint François ne l’a pas recherchée du tout, en soi. Il a eu le courage, dans cette même année 1602, de prononcer avec éclat, à Notre-Dame, sa seule oraison funèbre, celle du duc de Mercœur, le dernier grand chef de la Ligue des catholiques, longtemps adversaire comme tel d’Henri IV. Et il a eu le courage d’y lancer, louant la rigueur morale de Mercœur non courtisan, opposée évidemment aux bien connues mœurs « salées » d’Henri IV : « Pour moy, je tiens qu’il n’est pas plus difficile qu’un fleuve passe par la mer sans se saler, que de demeurer en la Cour sans y apprendre et practiquer des mœurs corrompues ». Les prédicateurs alors, face au pouvoir, ne mettaient pas leur drapeau sous leur surplis.Puis notre même biographe d’Eglise, Mgr Vincent, écrit de son modèle : « De retour à Annecy où l’a rappelé la mort de son évêque... », éludant ainsi, de nouveau, la raison véritable de son retour qui était la dénégation royale. Non la mort de l’évêque que saint François n’apprendra qu’à son arrivée en Savoie. Le saint le dit en effet très clairement dans sa lettre au pape de la même année : « Après neuf mois entiers, sans quasi rien advancer, j’ay esté contraint de m’en retourner. Or en m’en revenant j’ay trouvé, à mon grand regret, que nostre Reverendissime Evesque de Genève estoit allé de vie à trespas ». Ce que le Grand Dictionnaire historique de Moreri, au même XVIIème siècle, précisa en ces termes : il « retourna en Savoye (l’an 1602) où il trouva l’Evêque Granier mort depuis peu de jours ».Hélas Mgr Francis Vincent ne sera pas le seul, dans notre histoire d’Eglise, à éluder la dure dénégation d’Henri IV, en la passant sous silence, au profit de la notation d’une faveur royale hors de propos. Daniel-Rops, pourtant savoyard d’adoption, fera de même, quelques années plus tard, dans sa Réforme catholique (1955), aux pages qu’il consacre à l’immortel évêque d’Annecy dans son dernier chapitre. L’histoire laïque officieuse n’aura qu’à suivre le chemin ainsi obligeamment aplani pour elle. Un Victor L. Tapié, professeur à la Sorbonne, en 1967 fera lui aussi le silence total sur l’affaire de Gex et se croira autorisé à écrire qu’au contraire « tout au long du règne d’Henri IV, les protestants avaient vu diminuer les avantages dont ils jouissaient » (chapitre « La France qui s’offrait à Louis XIII », de sa France de Louis XIII et de Richelieu) !
Déjà conformisme étatique parisien.
Ainsi, bien avant les silences et glissements d’une certaine Eglise française d’aujourd’hui (en nombre de domaines, dont celui de l’avortement d’Etat), il y a cinquante ans qu’une histoire d’Eglise française se coulait déjà dans un lénifiant conformisme étatique parisien. Qui la faisait déjà se conformer tacitement aux dévoiements de celui-ci, et les couvrir. Un conformisme gallican de modèle, où le refus du rétablissement de la religion catholique, dans un pays français, disparaissait comme tout naturellement dans le mirage d’une faveur royale. Gommant déjà les difficultés, significatives et prémonitoires, de la défense et illustration catholique face aux intérêts et visées du pouvoir de Paris, trop souvent infidèles dès la monarchie. On s’explique mieux, dès lors, l’inexplicable : le silence de l’Eglise française d’aujourd’hui face aux actuelles furieuses attaques du catholicisme, par la huguenoterie polémique et le laïcisme unis, en célébration, toujours significative, du fallacieux Edit de Nantes, célébration présidée par notre nouveau monarque, M. Chirac.Car on a le droit de s’étonner ici de la prestation fort conformiste du président de notre Conférence épiscopale, Mgr Billé, lors de cette célébration officielle du 18 février 1998 : il n’y vit, dans l’Edit de Nantes, que reconnaissance infiniment louable de « la liberté de conscience » (ce que, on l’a noté, à l’époque ni le pape Clément VIII ni les Parlements ne ratifièrent). Alors même que le président du Conseil national de l’Eglise réformée, le pasteur Bertrand, y vit bien qu’il s’agissait seulement, dans cet Edit, de « coexister dans l’intolérance ». Constatation injuste uniquement pour les catholiques... Et cela d’autant qu’on a la joie de signaler, sur le même sujet, le courage du collaborateur éminent de La Nef, le protestant François-Georges Dreyfus, professeur à la Sorbonne. Il n’hésita pas à rappeler une des sources de l’intolérance protestante que personne ne rappelle, surtout pas dans notre Eglise : la profession d’un eugénisme et un racisme pré-hitlériens dans une certaine Réforme ancienne et officielle. Jetant ainsi le trouble bienvenu dans le conformisme anticatholique d’un pompeux débat de la chaîne L.C.I., la chaîne d’information comme elle s’en gargarise, consacré au même moment à l’Edit de Nantes selon l’« idéologiquement correct » presque partout régnant dans nos médias.Aussi François-Georges Dreyfus rappela là, magnifiquement, ce dont Mgr Billé ne montra pas avoir l’idée : que le véritable édit de tolérance fut, corrigeant l’Edit de Nantes, la postérieure Grâce d’Alès de Louis XIII dont j’ai montré qu’elle mit fin à l’intolérance subsistant dans l’Edit. Non « la liberté de conscience », mais la totale intolérance de l’Etat huguenot établi puis conforté par Henri IV. Comme nous venons de le voir par les yeux, alors bien ouverts, de ce témoin direct : saint François de Sales, premier et longtemps seul Docteur de l’Eglise de langue française.