En 1541, Calvin s’installe à Genève, qui devient ainsi la « ville sainte » de la Réforme.
1590 : nouvelle invasion des Bernois et des Genevois calvinistes dans le Chablais. Les curés catholiques sont de nouveau chassés.
En 1593, François de Sales reçoit l’ordination sacerdotale et, aussitôt après les fêtes
de Noël, son évêque accomplit les cérémonies d’usage pour son entrée dans la fonction de prévôt [1]. C’est à cette occasion que notre saint prononça dans la cathédrale d’Annecy un discours inaugural qui exprima tout son idéal missionnaire. Convertir les disciples de Calvin, reconquérir Genève, cette pensée occupait très fortement l’esprit du jeune prêtre. Pour ce faire, François expose son plan de reconquête :
« La charité sincère peut tout, l'emporte sur tout, elle ne finira pas, elle n'agit pas précipitamment. C'est par la charité qu'il faut ébranler les murs de Genève, par la charité qu'il faut l'envahir, par la charité qu'il faut la recouvrer.
« Je ne vous propose ni le fer, ni cette poudre dont l'odeur et la saveur rappellent la fournaise infernale ; je n'organise pas un de ces camps dont les soldats n'ont ni foi ni piété. Que notre camp soit le camp du Dieu dont les trompettes font entendre, avec des accents pleins de douceur : Saint, Saint, Saint est le Seigneur Dieu des armées.
« Il faut renverser les murs de Genève par des prières ardentes, et livrer l'assaut par la charité fraternelle. C'est par cette charité que doivent frapper nos têtes de ligne.
« En avant donc et courage, excellents frères, tout cède à la charité ; l'amour est fort comme la mort, et à celui qui aime, rien n'est difficile [2]. »
Le programme missionnaire est fixé.
En septembre de la même année, Mgr Granier demande à François de Sales de lancer une mission dans le Chablais. Il part le 14 septembre 1594 avec son cousin Louis de Sales.
Aussitôt en place, il met en pratique sa stratégie.
On l’insulte, il sourit.
On le conspue, il se tait.
On le bafoue, on le hue : il reste aimable, imperturbable et prie pour l’âme de ces brebis égarées.
La persécution ira se prolongeant pendant de nombreux mois, saint François de Sales n’abandonnera jamais sa stratégie : quoi qu’il arrive, il conserve de manière admirable son calme, sa douceur. Il reste dans une affabilité qui désarçonne peu à peu ses plus grands ennemis.
Après plusieurs mois d’apostolat, le saint missionnaire ne rencontre que résistance et insuccès, loin de se décourager, il contre-attaque en s’imposant des pénitences supplémentaires au cœur d’un hiver déjà extrêmement rigoureux.
À son ami Antoine Favre, il écrit cette année-là : « l’oraison, l’aumône et le jeûne sont les trois parties qui composent le cordon difficilement rompu par l’ennemi ; nous allons, avec la divine grâce, essayer d’en lier cet adversaire [3]. »
Les tempêtes de neiges, les glaces, les gelures aux pieds,
les nuits passées sous des abris de fortune en plein hiver,
les loups,
les passages périlleux sur une planche glacée au-dessus du torrent tumultueux de la Dranse,
les multiples tentatives d’assassinat,
les supplications de son père pour mettre un terme à tant de folie,
rien ne l’arrête.
Les protestants ont l’interdiction formelle de l’écouter prêcher. Saint François de Sales ne désarme pas ; le soir, après un très dur labeur apostolique, dans la forteresse mal chauffée des Allinges, à la faible lumière d’une chandelle, malgré une terrible fatigue, il rédige les feuilles des Controverses qu’il fera distribuer sous chaque porte, jour après jour, semaine après semaine, sans trêve.
Au sujet des Controverses, voici ce qu’en écrit le pape Pie XI dans sa Lettre encyclique du 26 janvier 1923 à l'occasion du troisième centenaire de sa mort :
« On reste étonné de l'abondance de sa doctrine et de son habileté à grouper les arguments comme en rang de bataille lorsqu’il attaque ses adversaires, démasque leurs mensonges et leurs fourberies, maniant au besoin avec un rare bonheur une ironie voilée. Que s'il lui arrive d'employer des termes en apparence plus véhéments, néanmoins, de l’aveu de ses ennemis mêmes, la force de la charité domine tout le débat et en tempère l'ardeur. En effet, alors même qu'il reproche à ces fils égarés d'avoir abandonné la foi catholique, on voit qu'il ne vise qu'à s'ouvrir un chemin pour les supplier instamment de revenir à leurs croyances. Jusque dans le livre des Controverses, on peut retrouver la même cordiale tendresse et le même esprit dont débordent ses ouvrages de piété et d'édification. »
À force de voir aller et venir le prêtre catholique, les Thononais, en dépit des invectives du Conseil étroit, s’habituent à lui. « Il savait si bien s’accommoder à eux, pour les gagner à Jésus-Christ, a dit le père de La Rivière, qu’encore qu’ils n’eussent pas la volonté de se convertir, ils prenaient goût à sa compagnie petit à petit et avaient moins d’aversion à croire ce qu’il enseignait. »
Peu à peu, les enfants des maisons calvinistes commençaient à s’approcher, moins craintifs ; il leur donnait une caresse avec une douce parole ; et les mères ne retenaient plus ces petits ou ne les grondaient que faiblement. Puis, entre voisines, elles s’entretenaient de lui à voix basse sur les seuils des portes : tout de même, que peut-on sans mentir reprocher à cet homme qui depuis un an s’est montré si calme toujours, qui n’a répondu aux injures que par de bienveillants sourires ? Est-il, en vérité, le méchant et l’hypocrite que disent certains invariablement ? Cela, une fois la porte close, elles le redisent à leurs maris pendant l’heure paisible qui suit le repas du soir ; et les hommes accoudés sur la table, le menton dans la main, se taisent et réfléchissent [4]. »
Après une année de mission en Chablais, le 17 septembre 1595, François inaugure une série de prédications sur l’Eucharistie. Désormais, quelques protestants osent venir écouter le papiste en se tenant cachés dans la tribune de l’orgue. Le saint missionnaire adresse dans ces sermons « une causerie à des amis vers lesquels il se penche ; il ne s’irrite pas de l’objection, il admet qu’on puisse avoir des difficultés et des doutes ; il déteste l’hérésie, il aime et respecte l’âme que l’hérésie a trompée ; il ne suspecte ni son intelligence ni sa bonne foi ; il lui demande seulement d’être loyale et de conclure vaillamment [5]. »
Dans ses discussions avec la partie adverse : « Point d’ironie, point d’invectives. Le douxFrançois de Sales estime que l’argument va plus loin et plus profond, lorsqu’il entre dans l’âme sans la blesser[6]. »
Comment ne pas penser ici à la stratégie de charité utilisée par Notre Seigneur devant la Samaritaine :
Femme, « donnez-moi à boire » (Jn IV, 8)
« Comment, vous qui êtes juif, vous me demandez à boire, à moi qui suis samaritaine ? »
La femme pécheresse répond avec un ton désinvolte, irrespectueux et désagréable ; mais Jésus ne lui adresse aucune correction, il ne s’offense pas de sa réponse. Même si en son cœur très sensible, Jésus a pu sentir un mouvement d’irritation, par une parfaite maîtrise de sa sensibilité, à cette parole désagréable, il répond avec une exquise douceur engageant aussitôt la conversation sur un sujet spirituel qui fait immédiatement diversion à toute question polémique.
Jésus lui répondit : « Si vous connaissiez le don de Dieu, et qui est Celui qui vous dit: Donnez-moi à boire, vous-même lui en auriez fait la demande, et Il vous aurait donné de l’eau vive. »
Jésus n’est plus alors le juif ennemi qui ose s’adresser à une Samaritaine. Par son aimable réponse, il est déjà reconnu comme « Seigneur ». La Samaritaine par une seule parole est déjà conquise, toute prête à écouter Celui qui n’enseigne la vérité qu’avec charité (« veritatem facientes in caritate » Éph. 5).
Après avoir déjà gagné son estime, Jésus demande à la Samaritaine : Ma bien chère fille, « allez, appelez votre mari, et venez ici. »
La femme répondit : « Je n’ai pas de mari. »
Jésus lui dit : « Vous avez raison de dire : je n’ai pas de mari, car vous avez eu cinq maris, et celui que vous avez maintenant n’est pas à vous, en cela vous avez dit vrai. »
Jn IV, 16
Finalement, après quelques instants, elle fait le premier pas d’une confession un peu forcée : « Seigneur, je vois que vous êtes un prophète. » Jn IV, 19
Elle a perdu toute son arrogance. Elle prononce cette parole avec un ton très humble. La Samaritaine était déjà prise dans les filets du divin Chasseur. Une seule conversation en quatre répliques avait suffi au Maître pour amorcer une conversion en profondeur dans le cœur de la pécheresse ! Nous en sommes émerveillés.
Saint François sut conquérir tout le Chablais par cette stratégie de charité intelligente qui possède la force de la patience dans la douceur parfaite.
Décembre 1595, après quinze mois de mission, le nombre des convertis dépasse la centaine : tous gagnés un par un.
Fin de l’hiver 1596, sur la place publique, François de Sales harangue la foule calviniste : elle est subjuguée. Le saint en profite pour jeter insolemment un défi à tous les ministres. « Qu’ils viennent débattre avec moi après m’avoir donné un exposé net de leur opinion et nous verrons où se trouve la vérité. » Sur l’insistance du baron d’Avully, de plus en plus agacé par les reculades du ministre Viret de Thonon, saint François de Sales obtint le débat public demandé. Le jour fixé, c’est en vain qu’il attendra. Les ministres thononais font valoir la nécessité d’une autorisation du duc de Savoie pour ce débat. C’est une piteuse dérobade aux yeux de toute la foule indignée. Le 26 août 1596, le seigneur Antoine d’Avully, président du consistoire de Thonon, gentilhomme principal du duché de Chablais, abjure en présence du nonce apostolique.
Après cette conversion du premier notable du Chablais, le mouvement des abjurations s’accentue.
1er octobre 1596, le pape Clément VIII ordonne à François de Sales de tenter la conversion de Théodore de Bèze [7].
Le saint obéit promptement et, dans un premier temps, il conçoit l’idée d’une audace incroyable : pénétrer à Genève et réclamer sur place au lieutenant de l’illustre Théodore de Bèze, le ministre La Faye, de bien vouloir accepter une conférence publique au cœur de la ville calviniste.
L’idée est conçue, saint François la réalise ; l’affrontement a lieu au milieu d’une foule compacte. Selon les récits de Georges Roland, l’un des témoins, le serviteur de Dieu pressa tellement le ministre par la force de ses arguments que celui-ci se mit en colère et rompit par ce moyen la discussion qui avait déjà duré trois heures. C’est un nouveau triomphe oratoire.
Noël 1596 : saint François de Sales célèbre la messe dans l’église Saint-Hippolyte de Thonon devant sept cents à huit cents catholiques.
4 février 1597, abjuration solennelle de Pierre Fornier, conseiller et ancien premier syndic de Thonon. L’exemple de ce magistrat converti dans l’église Saint-Hippolyte porta des fruits très nombreux dans toute la contrée. À Brens, à Saint-Julien non loin de Genève, jusque dans le bailliage de Ternier, beaucoup voulurent revenir à la foi de leurs pères.
Dans l’année 1597, notre saint missionnaire eut trois entretiens avec Théodore de Bèze, il fut bien sur le point d’obtenir sa conversion, mais hélas ! la force de l’habitude, l’orgueil et l’esprit fanatique de ses disciples ne le permirent pas.
Été 1597, avec ses nouveaux collaborateurs, les pères Esprit de Beaumes, Chérubin de Maurienne et le jésuite Jean Saunier, saint François de Sales organise une éclatante manifestation catholique de la croyance en l’Eucharistie.
Ce fut la très célèbre solennité des Quarante Heures à Annemasse, avec de nombreuses prédications par les plus éminents orateurs de toute la Savoie. En fin de journée, on fit une immense procession pour remettre en place une grande croix à l’emplacement de l’antique croix Philiberte saccagée par les hérétiques. Plus de sept mille hommes participèrent à cette manifestation triomphale.
Le 20 octobre 1597, Mgr de Granier convie saint François de Sales pour faire la visite ad limina à Rome. La mission du Chablais est confiée aux capucins. Il ne s’agira pour eux que de recueillir les fruits de la semence.
« La charité sincère peut tout, l'emporte sur tout. »
« C'est par la charité qu'il faut ébranler les murs de Genève. »
Je vous dis qu’il faut partir reconquérir les terres avec la douceur de l’amour de Dieu.
« Heureux ceux qui sont doux, car ils posséderont la terre ! » Mt V, 5
« Il faut vaincre les duretés du cœur pris dans les filets de l’orgueil par le feu de la charité »
« En avant donc et courage, excellents frères, tout cède à la charité ; l'amour est fort comme la mort, et à celui qui aime, rien n'est difficile [8]. »
Notre glorieux saint docteur de l’amour mit héroïquement son plan à exécution : par les seules ardeur et douceur de son amour divin, il remporta une très illustre victoire pour l’Église catholique. Ce sont 70 000 brebis égarées qui retournèrent ainsi au sein de notre Église grâce à cette pédagogie de la charité mise en œuvre par notre saint trois années durant.
« Rendant grâce pour le témoignage de vie sacerdotale et épiscopale de l'Apôtre du Chablais, ainsi que pour son œuvre, je demande au Seigneur de faire se lever dans le monde d'aujourd'hui un nombre toujours croissant d'hommes et de femmes qui sachent vivre la spiritualité salésienne et la proposer à nos contemporains ».
C’était le désir de notre Saint-Père le pape Jean Paul II formulé dans sa lettre à l’évêque d’Annecy à l’occasion du quatrième centenaire de l’ordination épiscopale de saint François de Sales le 23 novembre 2002 ;
Puisse ce vœu se réaliser pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes.
[1] Chef du chapitre des chanoines de la cathédrale, la fonction du vicaire général.
[2] Édition complète d’Annecy, t. XIV, p. 395.
[3] Lettre du 27 novembre 1594.
[4] Saint François de Sales par Mgr F. Trochu, tome I, Paris, 1955, p. 383,
[5] Ibidem, p. 386.
[6] Op cit., p. 387.
[7] Théodore de Bèze (1519-1605) successeur de Calvin à Genève.
[8] Édition complète d’Annecy, t. XIV, p. 395.