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Les martyrs et le don du pardon
Didier Rance

Source : La Nef N° 43 - octobre 1994

Au début de la guerre civile libanaise, le jeune Ghassibé Kayrouz est assassiné alors qu’il se prépare à entrer au séminaire. Dans un tiroir de sa chambre, ses parents retrouvent un texte écrit la veille de sa mort, et qui sera lu lors de son enterrement : « J’ai une seule demande à vous faire : pardonnez à ceux qui m’ont tué. Faites-le avec tout votre cœur, et demandez avec moi que mon sang, même si c’est le sang d’un pécheur, soit un rachat pour les péchés du Liban, une hostie mêlée au sang de ces victimes qui sont tombées, de tous bords et de toutes les religions, et un prix pour la paix, et l’amour, et l’entente qui ont été perdus par cette patrie, et même par le monde entier ».

En Algérie, le père Christian de Chergé écrit peu avant sa mort : « J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aura atteint ».

Prière et pardon.

Le pardon n’est jamais un acte concernant seulement la victime et son bourreau. Dieu y est toujours en tiers. C’est pourquoi il s’épanouit en prière pour le persécuteur. Celui qui pardonne est lui même un pécheur pardonné et c’est l’expérience de l’amour miséricordieux de Dieu qui est la source du pardon. Ici aussi, les fiorettis des martyrs et des confesseurs de la foi sont nombreux.

Lorsque le cardinal Wyszynski apprend dans sa prison le décès du chef communiste Bierut, il confie à son Journal : « Jamais plus je ne me disputerai avec Boleslaw Bierut. Déjà Bierut sait que Dieu existe, qu’il est amour. Il est de notre côté, désormais… Je solliciterai du Seigneur la miséricorde pour mon persécuteur. Demain, je dirai la messe à son intention : je l’absous déjà, confiant que Dieu retrouvera dans la vie du défunt des actes qui parleront en sa faveur… ».

A la même époque, Marcel Van prie pour Ho Chi Minh dans un des camps où le chef communiste vietnamien a fait jeter les chrétiens et où il mourra martyr : « Peut-être n’a-t-il jamais reçu un baiser de toi, Jésus. Je te demande donc de prendre la peine de lui en donner au moins dix, à l’occasion de cette fête de Noël ».

Les fruits du pardon.

Le pardon accordé aux bourreaux a souvent été semence de conversion. En 1964, un vieux malgache du village où Lucien Botovasoaa est mort martyr dix-sept ans plus tôt fait appeler le prêtre catholique et lui dit : « Père, je vais mourir. C’est moi qui aie fait exécuter Lucien Botovasoa il y a dix-sept ans. Il m’a promis d’être près de moi un jour, quand j’aurais besoin de lui. Je sens qu’il est présent. Peux-tu me baptiser ? »

Il est aussi semence de chrétiens. Quand, au début du siècle, Isidore Bakanja meurt martyr à Busira (Congo), la région compte neuf baptisés. Douze ans plus tard, ils sont plus de six mille.

Peu avant la fin du régime soviétique, un journal communiste publiait cet étonnant aveu, à propos des grands-mères croyantes : « Le pardon et la prière pour les persécuteurs ont sauvé l’humanité dans notre peuple ».

Cela ne vaut-il pas pour tous les peuples ?