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Prier les martyrs
Père Jacques Marie Godet

Source : La Nef n°106 - juin 2000

Avant Constantin, les lois romaines privaient ordinairement de sépulture les condamnés à mort. Tel était le principe. En fait, le droit à la sépulture appartenant à la loi naturelle (1), les cadavres étaient assez facilement remis aux proches qui les demandaient. Ainsi Pilate permit à Joseph d’Arimathie de rendre à Notre Seigneur les derniers devoirs (cf. Mt 27, 58). Les chrétiens ne se faisaient pas faute de réclamer avec instance les restes précieux de ceux qui avaient donné leur vie pour la foi et, parfois même, ils les enlevaient en secret pour les ensevelir avec respect.

Au jour anniversaire de la mort (depositio), les fidèles, dès l’origine du christianisme, prirent l’habitude – compte tenu, bien évidemment, de la situation politique – de se réunir auprès du tombeau des martyrs pour y célébrer le Saint-Sacrifice et distribuer des aumônes aux pauvres. Mais tandis que la coutume dans l’Antiquité païenne exigeait un rassemblement au jour anniversaire de la naissance du défunt, les chrétiens, eux, firent cette réunion au jour de leur martyre, c’est-à-dire de leur naissance à la vie éternelle. Aussi notait-on soigneusement la date de la mort dans les récits de la passion des martyrs.

Après l’édit de Milan qui marque la fin des persécutions (313), le culte des martyrs put se développer librement : on exhuma alors de toutes parts les corps de ces glorieux témoins du Christ. Si les bases du culte restèrent identiques, on y ajouta des hymnes et des psaumes. Dans la conviction qu’il ne fallait pas prier pour les martyrs, mais les invoquer (cf. saint Augustin, Sermo 309, 1), des pèlerinages s’organisèrent rapidement à leurs tombeaux, et l’invocation des martyrs, qui découle du dogme de la communion des saints, se répandit partout.

A l’époque de saint Augustin (354-430), la piété des fidèles se manifestait dans la fondation d’églises ou de chapelles commémoratives (memoriæ) sur les tombes des martyrs, situées habituellement dans un cimetière hors de la cité. En même temps, se développait le culte des reliques, lié au dogme de la résurrection des corps. Comme dans les cryptes des catacombes les autels étaient dressés au dessus ou à côté des tombeaux des martyrs, l’usage s’établit peu à peu de ne célébrer les saints Mystères que sur des autels de pierre, contenant au moins quelques parcelles du corps d’un martyr. Saint Augustin justifiera l’usage de placer leurs corps sous les autels où est offert le Saint-Sacrifice de la messe (cf. Serm. 221, 1).

Dès sa conversion (386), l’évêque d’Hippone eut une grande dévotion pour les chrétiens qui avaient donné le témoignage du sang. Ses sermons nous le montrent capable de citer avec précision et émotion leurs noms, des traits de leur vie passée et de leurs passions, leurs réponses devant les tribunaux, leurs dernières paroles. C’est pourquoi saint Augustin apparaît bien comme le Père de l’Eglise le plus qualifié pour répondre à la question posée : pourquoi l’Eglise rend-elle un culte aux martyrs ? D’autant plus qu’à son époque, les persécutions, qui avaient fait un grand nombre de martyrs dans tout l’Empire romain, étaient encore bien présentes dans la mémoire populaire.

La célébration des fêtes des saints martyrs, souligne saint Augustin, doit être pour les fidèles une occasion de bénir Notre Seigneur d’avoir trouvé tant d’imitateurs de ses souffrances. Car, pour bien comprendre l’intensité des souffrances des martyrs, nous devons considérer la Passion de Notre Seigneur Lui-même : seule, la contemplation aimante de celle-ci leur permit d’endurer tant d’épreuves. C’est pourquoi les fêtes des martyrs renvoient à un titre spécial au Calvaire, et contribuent ainsi, par leur fréquence dans le cycle liturgique, à souligner toute l’importance de la considération du Christ en croix dans notre vie chrétienne : « Contemplons maintenant notre Chef (Caput) lui-même, car beaucoup de martyrs ont souffert des choses semblables » (Sur le Ps. 63, 3).

Mesurons bien ce que les martyrs puisèrent dans la Passion du Sauveur : « Nous célébrons l’anniversaire (natalis) des martyrs; leurs exemples sont proposés à notre imitation; contemplons leur foi, la manière dont ils se sont tenus devant leurs juges ». Grâce à cette vertu de foi qu’animait une charité ardente pour Dieu, ils ont su mépriser les biens temporels, ainsi que le bien de quelques jours supplémentaires dans une vie qui, de toute façon, devait finir un jour ou l’autre (cf. Sur le Ps. 137, 17).

En portant son regard sur ce détachement héroïque, le fidèle qui assiste avec piété (devotio) aux fêtes que l’Eglise célèbre en l’honneur des martyrs, apprend donc à mépriser les biens du temps, à désirer cette vie éternelle et cette compagnie des anges dont ils sont déjà en possession. En même temps, la fête des martyrs rappelle à tous la nécessité d’interpréter les saintes Ecritures en gardant les yeux constamment fixés sur la vie future. Certains passages de l’Ancien Testament – comme le Ps. 127, par exemple – semblent en effet promettre au juste la félicité dès cette vie, alors que le Christ demande précisément à ses disciples de renoncer aux richesses d’ici-bas pour posséder au ciel les biens éternels.

Les païens en effet, habitués à considérer le succès temporel comme un signe de la bénédiction des dieux, voyaient dans le traitement auquel on soumettait les martyrs l’indice de leur malédiction et de l’inanité du Dieu des chrétiens. Une femme, nommée Crispine avait été martyrisée à Théveste. Les païens, jugeant sur les apparences, l’estimaient malheureuse parce qu’elle avait renoncé à un bonheur terrestre et, malgré ce sacrifice, paraissait, dans les tourments, délaissée par son Dieu. Comme ils ne croyaient pas à une vie future, il leur semblait insensé d’abandonner les personnes aimées sur terre; ils ne pouvaient voir des yeux de la foi l’Epoux des âmes, qui commençait déjà à saisir cette âme victorieuse pour la rendre participante des biens éternels.

Comme chez le divin Maître, dont les martyrs se montrèrent de si parfaits imitateurs, on admire en eux, non pas tant les membres déchirés par les bêtes ou les entrailles répandues sous leurs dents, que la beauté resplendissante de leur sainteté. Dans cette vue, le chrétien ne demandera rien à Dieu, si ce n’est la grâce de lui être fidèle jusqu’à la mort, et à la mort sanglante si telle est sa sainte volonté : « Apprends les choses que tu demandes, fais attention à ce que tu célèbres en ce jour ! » (Sur le Ps. 137, 7).

A une époque où les jeux du cirque tenaient encore une place considérable dans la vie des hommes libres, il arrivait souvent que ces divertissements fassent concurrence à la prédication des premiers pasteurs. Saint Augustin se devait donc de montrer à ses auditeurs, encore trop enclins à assister aux combats des gladiateurs, qu’ils avaient les exemples des martyrs, spectacles chrétiens (spectacula christiana) autrement plus intéressants et salutaires. Dieu lui-même avait regardé du haut du ciel leurs combats; et Il ne les avait permis que pour éprouver la vertu de ses serviteurs. La commémoraison de ces luttes glorieuses au cours de la liturgie valait donc bien tous les vains divertissements profanes. De plus, Dieu, le Tout-Puissant, était capable de secourir de sa grâce ceux qu’II regardait, contrairement aux spectateurs païens, dont les encouragements et les cris étaient stériles (cf. Sur le Ps. 39, 16).

En somme, l’attitude convenable en célébrant la mémoire liturgique des martyrs, consiste en un pieux désir d’imiter ces grands saints, si semblables au Christ par leur charité héroïque. Même en temps de paix, le souvenir de leurs souffrances physiques a sa place, car il constitue un avertissement (admonitio) invitant à comprendre la nécessité des épreuves spirituelles, qui ne manquent jamais dans une vie chrétienne authentique (cf. Sur le Ps. 69, l). Le culte des martyrs ne peut donc nous laisser indifférents. Car « la mémoire des martyrs est un signe permanent, mais aujourd’hui particulièrement éloquent de la vérité de l’amour chrétien. Il ne faut pas oublier leur témoignage. Ils ont annoncé l’Evangile, donnant leur vie par amour. Le martyr, surtout de nos jours, est signe du plus grand amour qui récapitule toutes les valeurs… Le croyant qui prend au sérieux sa vocation chrétienne, pour laquelle le martyre est une possibilité déjà annoncée dans la Révélation, ne peut exclure cette perspective de l’horizon de sa vie. Les deux mille ans écoulés depuis la naissance du Christ sont marqués par le témoignage persistant des martyrs… C’est pourquoi, partout sur la terre, l’Eglise devra rester attachée à leur témoignage et défendre jalousement leur mémoire… Qu’à l’admiration pour leur martyre soit joint, dans le cœur des fidèles, le désir de pouvoir, avec la grâce de Dieu, suivre leur exemple si les circonstances l’exigent ! » (Jean-Paul II, Bulle d’indiction du Grand Jubilé, Incarnationis mysterium, n. 13).

 

(1) Cf. Sophocle, Antigone, v. 450-460.