Le répertoire grégorien
Quand on parle du répertoire grégorien, on pense d’abord aux chants de la messe : chants du propre, Introït, Graduel, Alleluia, Offertoire, Communion, et chants de l’ordinaire, Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus, Agnus Dei... Mais ce répertoire comprend aussi tous les chants de l’office divin, l’office de nuit ou matines et l’office de jour composé de deux grandes heures, laudes et vêpres, et de cinq petites heures : prime, tierce, sexte, none et complies; cet office est chanté principalement dans les couvents, monastères, séminaires et chapitres de chanoines, mais les laïcs sont invités à s’y associer dans toute la mesure du possible, au moins aux vêpres et complies du dimanche. Enfin le répertoire grégorien comprend un certain nombre de chants très variés, litanies par exemple, utilisés pour certaines circonstances ou cérémonies telles que processions ou saluts du Saint Sacrement.
– chants syllabiques, ne comportant généralement qu’une note par syllabe; psalmodie, récitatifs, hymnes, séquences, petites antiennes...
– chants ornés, comportant sur la plupart des syllabes des neumes ou groupes de notes liées et chantées d’une seule émission de voix. – chants mélismatiques, comportant de grandes vocalises sur certaines syllabes. Nous allons passer en revue ces différents genres de chants en commençant par l’office divin, car il contient des prototypes que nous retrouvons par ailleurs. Psaumes et antiennes L’élément principal de cet office est le chant des psaumes. Les 150 psaumes qui constituent un des livres de la Bible, sont des cantiques sacrés de longueur très variable : le psaume 118, le plus long, a 176 versets et le psaume 116, le plus court, n’en a que 2. Les versets, qui ne sont pas des vers, sont eux-mêmes de longueur variable. Pour le chant, chaque verset est divisé en deux parties, avec une pause médiane, le texte étant chanté recto tono sur une « teneur », avec une cadence mélodique à la fin de chaque partie. A l’office la psalmodie est « antiphonée », les versets étant chantés alternativement par deux chœurs qui se répondent. Chaque psaume (ou section de psaume lorsqu’il est très long) est accompagné d’une antienne, petite pièce mélodique qui est chantée au début et à la fin du psaume, et dont le texte en est souvent tiré; elle a un double rôle : spirituel, précisant le thème principal de la prière, et musical, le mode de l’antienne (le répertoire grégorien est classé en huit modes) déterminant le ton (formule mélodique) du psaume. On psalmodie de la même façon un certain nombre de cantiques de la Sainte Ecriture, notamment les trois cantiques évangéliques : Magnificat, cantique de la Sainte Vierge, que l’on chante aux vêpres, Benedictus, cantique de Zacharie, aux laudes et Nunc dimittis, cantique de Siméon, aux complies. Hymnes et répons A côté des psaumes, toutes les heures de l’office comportent une hymne (le mot hymne, rappelons-le, est féminin au sens religieux et masculin au sens profane), poème composé de strophes, elles-mêmes formées de vers ayant un nombre fixe de syllabe ou pieds, avec une mélodie se répétant de strophe en strophe. Les textes des hymnes ne sont pas tirés de la Sainte Ecriture, mais sont des compositions ecclésiastiques d’époques très diverses. On trouve aussi, dans l’office, des répons qui sont de deux sortes. Les répons « prolixes », que l’on chante aux matines, sont des chants de méditation très ornés et très expressifs, dont les textes peuvent être des passages de la Bible ou des compositions libres, et dont la dernière phrase est répétée après des versets psalmodiés sur des formules ornées; il y a généralement deux versets dont le 2ème est le « Gloria Patri ». Certains répons de matines des grandes fêtes, comme ceux de Noël ou de la Semaine Sainte, comptent parmi les chefs d’œuvre de l’art grégorien. Les répons « brefs », chantés aux petites heures, sont au contraire de petits récitatifs très courts, à peu près entièrement syllabiques, sur une mélodie toujours la même (avec des formules spéciales pour le temps de l’Avent ou le temps pascal), mais on y retrouve la forme répons en ce sens que le dernier membre de la phrase est repris après des versets dont le 2ème est le « Gloria Patri ». Introïts et communions Nous abordons maintenant la partie principale du répertoire grégorien, les chants de la messe, et particulièrement les chants du propre, ceux qui changent à chaque messe et dont l’exécution est confiée à un groupe de chanteurs bien entraînés, la Schola. Le Graduel romain, livre contenant tous les chants de la messe, nous propose plus d’un millier de pièces de propre, et les chorales qui chantent le propre de la messe tous les dimanches et fêtes d’obligation en ont plus de trois cents à leur répertoire. Deux de ces chants sont d’origine psalmodique, l’Introït et la Communion, destinés à accompagner l’un la procession d’entrée du clergé au début de la messe, l’autre la procession des fidèles vers la sainte table. Pendant ce temps, on a d’abord chanté un psaume, qui était bien entendu accompagné d’une antienne; puis celle-ci s’est développée progressivement et le psaume s’est réduit. A l’Introït, il ne reste plus que le 1er verset du psaume et le « Gloria Patri » et l’antienne est généralement assez longue et ornée; son texte est le plus souvent tiré du psaume, mais parfois d’autres livres de la Bible. Les chants d’Introït comptent parmi les plus beaux et les plus expressifs, et leur rôle est très important : ils donnent la tonalité générale de la messe, et contribuent à faire passer les fidèles de l’ambiance profane du monde extérieur à l’ambiance sacrée de la cérémonie. A la Communion, pendant les siècles où les fidèles ne communiaient que rarement à la grand-messe, le psaume a fini par disparaître complètement, et on ne trouve plus dans nos livres que l’antienne, qui est généralement plus courte que celle de l’Introït; maintenant que, depuis saint Pie X, de nombreux fidèles ont repris le chemin de la sainte table, il est tout à fait recommandé d’accompagner l’antienne d’un psaume, celui d’où elle est tirée, ou un psaume choisi dans la liturgie du jour dans les cas assez nombreux où le texte de cette antienne est un passage de l’Evangile. Graduels, Alleluias, Traits et Offertoires Entre les deux lectures, l’Epître et l’Evangile, on chante normalement le Graduel et l’Alleluia; mais de la Septuagésime à Pâques, l’Alleluia est remplacé par un Trait et pendant le temps pascal le Graduel est remplacé par un Alleluia, en sorte qu’il y a deux Alleluias de suite. Tous ces chants appartiennent au genre mélismatique, très orné avec de grandes vocalises, et étaient peut-être à l’origine des chants de soliste. Le Graduel tire son nom des degrés du chœur sur lequel se plaçaient les chantres (on a vu que le mot Graduel désigne aussi le livre contenant tous les chants de la messe). C’est le chant de méditation qui suit la lecture de l’Epître et dont le texte est presque toujours formé de versets de psaumes. On l’appelle parfois « Répons Graduel », mais dans sa forme actuelle, ce n’est pas un répons; il comporte deux parties à peu près égales et de même structure, constituées à l’aide de longues formules toutes faites appelées « centons » adaptées à des textes divers avec un art admirable, si bien que beaucoup de Graduels se ressemblent. On sait qu’Alleluia est un mot hébreu qui veut dire « louez Dieu » et qui est passé dans la liturgie latine. Le chant portant ce nom commence par une intonation sur le mot Alleluia, suivie d’une longue vocalise sur la dernière voyelle « a », appelée « jubilus ». Suit un verset dont le texte est le plus souvent tiré des psaumes mais parfois de l’Evangile, surtout dans le temps pascal, et dont la mélodie très ornée se termine dans un grand nombre de cas en reprenant celle du « jubilus ». L’Alleluia est quelquefois suivi d’une Séquence, chant syllabique composé de strophes dont les mélodies se répètent généralement deux par deux. Il y en eut un grand nombre au Moyen-Age, mais on n'en a conservé que cinq. Les deux plus anciennes, Victimæ paschali de Pâques et Veni Sancte Spiritus de la Pentecôte, sont assez courtes. Les trois autres, beaucoup plus longues, datent du XIIIème siècle : Lauda Sion de la Fête-Dieu (dont le texte est de saint Thomas d’Aquin), Stabat Mater de Notre-Dame des Sept Douleurs et Dies iræ de la messe des morts, ces deux dernières d’origine franciscaine. Enfin le Trait est un des chants les plus anciens de la messe, bien qu’actuellement on ne le chante plus que pendant le temps où il remplace l’Alleluia. Il est formé de versets de psaumes (il peut y en avoir jusqu’à treize) qui se chantent à la suite, « d’un trait », mais sur des mélodies très ornées que l’on peut ramener à deux types. Reste, pour en finir avec les chants du propre de la messe, celui de l’Offertoire qui est un peu à part, ni antienne, ni répons, encore qu’on y trouve parfois des phrases répétées. C’est généralement un chant de méditation, intérieur et contemplatif, mais il y a quelques Offertoires exceptionnels par leur dimension et leur lyrisme. Le texte est le plus souvent tiré des psaumes, mais on y trouve aussi quelques belles prières extraites d’autres livres de l’Ancien Testament. Chants de l’ordinaire Les chants de l’ordinaire sont ceux qui sont les mêmes à toutes les messes, au moins pour le texte. Ils comprennent les chants de l’assemblée et ceux du célébrant et de ses ministres. Bien qu’ils occupent dans le Graduel un plus faible volume que ceux du propre, ils sont en fait beaucoup plus chantés. Les chants de l’assemblée, c’est essentiellement le kyriale : Kyrie, Gloria, Sanctus et Agnus Dei. Ils sont répartis dans les éditions officielles en dix-huit messes, comportant des affectations aux différents temps liturgiques ou aux différentes catégories de fêtes. Mais ces indications ne sont pas impératives : si certaines traditions doivent être respectées, il reste une certaine latitude et on peut très bien panacher de manière à varier suffisamment les chants suivant les temps liturgiques, tout en permettant à l’assistance de chanter. Pendant des siècles, on a chanté le kyriale sur des mélodies très simples, Kyrie XVI et XVIII, Gloria XV, Sanctus et Agnus Dei XVIII; les autres mélodies sont plus tardives. Reste le chant du Credo, qui est à part; il n’est d’ailleurs chanté que le dimanche et à certaines fêtes. Les éditions primitives du Graduel en donnaient quatre mélodies, toutes syllabiques. Les éditions ultérieures en ont ajouté trois, le Credo VII ne figurant d’ailleurs que dans certains livres : il est pourtant beau et facile à chanter par une assemblée, ce qui n’est pas le cas du II et du V qui ressemblent trop au I, ni du VI, beaucoup plus orné.Enfin les chants du célébrant, et éventuellement de ses ministres (diacre, sous-diacre ou lecteur pour l’Epître) sont des récitatifs, recto tono avec des formules de ponctuation : oraisons, Epître, Evangile, préface, Pater... Mais ils constituent une partie intégrante du répertoire grégorien, de même que les réponses de l’assemblée : même un simple « Amen », c’est du chant grégorien, c’est la prière de l’Eglise, et il doit être bien chanté.