Depuis Gibbon au XIXe siècle, on a accusé le christianisme d’avoir précipité le déclin et la chute de l’Empire romain. Qu’en est-il réellement ?
Les chrétiens, des marginaux et des « athées ».Quelques milliers de fidèles vers l'an 30, un effectif en progression lente, mais continue, atteignant peut-être 5 % de la population de l'empire romain vers 250 et 10 à 15 % à la veille de la grande persécution de Dioclétien, tel est le bilan de la diffusion de l'Évangile malgré les obstacles rencontrés, puisque le christianisme est la seule religion qui ait été prohibée.Numériquement peu nombreux, les chrétiens sont-ils en mesure de perturber l'ordre public ? Socialement ils sont marginalisés, traînant la réputation de « haïr le genre humain » (Tacite, Annales, 15, 44) et de pratiquer une « superstition exécrable et pernicieuse» (Suétone, Vie de Néron, 16, 3). La foule les considère comme une caste secrète et exclusiviste qui ne fréquentait pas ou guère les thermes, les jeux et les spectacles, ces lieux de sociabilité de la société antique, mais au contraire se cachant dans des réunions nocturnes où ils célébraient l'eucharistie. Friande de potins, la populace, interprétant mal ce rite liturgique, colporte contre eux les calomnies d'infanticide et d'inceste et les harcèle : « Combien de fois, de son propre mouvement, atteste Tertullien, le peuple qui nous déteste, nous a-t-il attaqués à coups de pierre et la torche à la main » (Apol. 37, 2). Devant ces « tumultes », les autorités souvent embarrassées, cèdent par peur ou par amour de la paix.Parmi les accusations proférées à leur endroit, celle d'« athéisme » était la plus grave. Aux yeux d'un païen, le monothéisme des chrétiens était non seulement une erreur, mais un scandale, car il contestait l'existence des dieux officiels. Sacrilège qu'aggravait le refus du culte impérial, signe de cohésion, il représentait un élément essentiel de la vie sociale, la pierre de touche du patriotisme. « Quel mal y a-t-il à dire : César est Seigneur, à sacrifier, et tout le reste, pour sauver sa vie ? », demande le chef de la police à l'évêque de Smyrne, Polycarpe (Martyre de Polycarpe, 8, 2).
Les chrétiens, des citoyens subversifs.
Le christianisme serait-il un facteur de désagrégation, alors que l'Empire doit ramasser toutes ses énergies pour surmonter la crise ?Vers 180, Celse, dans son Logos Alethès, pamphlet habile et mordant, avait reproché aux chrétiens leur inertie et leur égoïsme social : « Cessez de vous dérober aux devoirs