Rendre hommage à un homme de bien est œuvre de simple justice et il est fort heureux que notre compagnie ait inscrit au programme officiel de son dixième anniversaire ce besoin spontané d'exprimer notre reconnaissance à son premier président. Mais quelle charge délicate pour moi d'évoquer l'illustre figure de celui que le pape Jean-Paul II a remercié d'avoir pris l'initiative de créer l'Académie pontificale pro vita. Et quelle indiscrétion aussi !
1. Une semaine avant sa mort, alors que je lui rendais visite à l'hôpital, il avait daigné me confier les noms de certains de ceux qu'il souhaitait voir siéger dans la future académie, me demandant de les transmettre. J'ai retrouvé ces noms écrits dans mon agenda. Aujourd'hui, ces noms ont des visages que j'ai le bonheur de voir devant moi. La veille de sa mort, abaissant quelques instants son masque à oxygène sous son menton, il souffla dans un sourire : « J'aurais encore besoin de trois semaines pour l'Académie pro vita ». L'académie n'a pas pu bénéficier de ce temps pour consolider ses fondations. Mais elle a gagné davantage. C'est au matin de la Résurrection que son premier serviteur a été rappelé dans la Vie qui n'a pas de fin.
Si l'académie a donc été la dernière préoccupation de Jérôme Lejeune dans ce monde, elle a sûrement été la première dans l'autre. Car il n'a jamais cessé d'être au service de la vie, comme scientifique et comme médecin. Cela a été beaucoup rappelé et c'est juste. Je vous propose maintenant de nous élever pour voir, de plus haut, que Jérôme Lejeune était d'abord un artiste et un amoureux. Parce que c'est encore plus vrai.
2. Jérôme Lejeune était un scientifique parce qu'il était un artiste et que les artistes sont les seuls maîtres du réel. « La science commence par l'étonnement », disait Aristote. Étonnement des artistes devant le réel ! Eux seuls vont droit au ressenti, au Vrai.
À l'inverse de ceux qui théorisent, Jérôme Lejeune était un homme de la sensation directe. Comme Pythagore, il vibrait aux battements de la musique avant de pénétrer dans la science des nombres. Avec Aristote, il croisait les doigts pour pétrir une boulette de mie de pain et projeter la cartographie inversée du cortex cérébral. En compagnie de Galilée, il se laissait bercer par les oscillations du lustre dans l'église pour découvrir la sensation du temps. Assis à table aux côtés de Brillât Savarin, il savourait la chimie supérieure de la physiologie du goût qui se révèle le meilleur instrument pour appréhender la matière en finesse, à une molécule près. Allongé dans l'herbe avec Buffon, il suivait du regard une chenille pendue à son fil de soie qui remontait par contorsions égales jusqu'à la branche dont elle était descendue; et il constatait que la ligne droite est le plus court chemin pour aller d'un point à un autre. Il tirait du regard des amants des trésors de géométrie euclidienne :
« Quand le visage de l'aimée se trouve en pleine lumière, celui de l'homme étant à contre jour, l'amoureuse aperçoit dans l'œil qui la contemple sa propre figure toute petite et comme illuminée sur le fond noir de la pupille. Pupilla, petite fille en latin, voilà le nom qu'une femme aimante et qui savait bien voir, donna au centre de l'iris. De son côté, l'amoureux détaillant les yeux de sa belle, tout remplis de lumière, voit des petits filaments rigides et bien tendus, allant d'un petit rond central vers la périphérie et il découvre les rayons dont l'égale longueur indéfiniment répétée finit par décrire un cercle et révéler l'essence du plan, lui-même composé de droites qui se croisent sans épaisseur ».
3. Poursuivant le chemin