A chaque époque de cette histoire, des hommes entendirent l’appel du Seigneur à tout quitter pour le suivre, et c’est la réponse fidèle et généreuse à cet appel qui explique tout épanouissement authentique de vie consacrée. « Nous ne sommes pas sortis du monde pour entrer dans la solitude, mais bien dans la société de Dieu » (4), dira Dom Delatte des moines du XXe siècle.
Dès l’origine, l’état monastique est embrassé comme manière radicale de vivre selon l’Evangile, comme une « vie évangélique » (5), épanouissement de la vie divine inaugurée dans le chrétien par son baptême.
Héritiers des martyrs.
Il est difficile de dater précisément les débuts de la vie monastique en Orient. On peut dire qu’elle est apparue vers le milieu du IIIe s. : saint Paul, le premier ermite connu, s’enfuit au désert lors de la persécution de Dèce (250); et au IVe s., on la voit prendre son essor dans de multiples lieux de l’Orient chrétien.
Ainsi, le grand mouvement de retraite au « désert » manifestant la séparation radicale du « monde » qu’indique le nom même de moine (Monos : seul), succéda à l’ère des martyrs. Cette succession chronologique n’est pas dépendance absolue, mais elle est l’indice d’une influence providentielle, d’une certaine continuité et affinité. Comme le martyre dans les siècles précédents, les vertus des moines apporteront un nouveau témoignage en faveur de la divinité du christianisme et de l’Evangile. On peut retenir divers aspects de l’impulsion donnée par l’Eglise des martyrs.
Des chrétiens menacés durent abandonner leurs biens et fuir au désert : renoncement forcé, et néanmoins bien digne de louange chez ces hommes qui plaçaient leur foi avant leur situation sociale et leur bien-être matériel. Saint Jérôme nous montre comment saint Paul de Thèbes commença sa vie d’ermite : « Il se sauva dans le désert des montagnes, pour attendre la fin de la persécution, [puis] il se résolut à faire volontairement ce qui lui avait été imposé par la nécessité, […] il se mit à aimer un logis offert, semblait-il, par Dieu. C’est là qu’il passa toute sa vie, en prière, dans la solitude » (6).
Autre préparation à la vie monastique : le chrétien qui pouvait avoir à confesser sa foi devant les tribunaux était gardé contre l’oubli de Dieu et du but de sa vie. Par l’ascèse et le détachement des biens de ce monde, la charité et la prière, il se préparait à l’éventualité du martyre, comme l’athlète au combat. Après la paix de l’Eglise (début IVe s.), nombre de chrétiens fervents s’accommoderont mal de la baisse de ferveur que risquait d’entraîner une vie désormais « facile ». Alors, la retraite au désert pourra répondre à leur profond désir de renoncement total pour l’union à Dieu : leur entraînement en vue des combats de l’arène les a préparés à affronter l’Ennemi dans les sables du désert.
Il faut chercher plus profondément encore la raison de cette affinité entre martyre et vie monastique. Si les moines sont les émules et les continuateurs des martyrs, c’est que la même flamme anime la vie offerte des uns et des autres. L’acte de charité parfaite qui y est inclus fait seul la valeur et le mérite du don; la vie monastique doit être un « martyre d’amour ». « Rien ne surpasse la charité, dit saint Jean Chrysostome, rien ne l’égale, pas même le martyre, qui est le plus élevé de tous les biens; la charité sans le martyre peut faire des disciples, mais le martyre sans la charité ne peut absolument rien » (7).
Nous pouvons voir maintenant les divers visages du monachisme en Orient, en Egypte principalement.
L’Egypte et Saint Antoine le Grand.
Né en 251, dans la Moyenne Egypte, orphelin au sortir de l’adolescence, Antoine entend l’appel divin dans les paroles de l’Evangile : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres. Et, viens, suis-moi ! » (8). Il renonce à tout ce qu’il possède, confie sa jeune sœur à une communauté de vierges, et commence une vie de prière et de pénitence, à l’école des ascètes de sa région.
Intervient alors dans la vie du jeune solitaire la lutte contre le démon, qui est le contre-coup de ses premières victoires, l’envers de son attachement au Christ. La tentation prend diverses formes, y compris celle du bien à faire en dehors de sa vocation propre. Toujours, il résiste à la séduction : « Mettant le Christ en son cœur, méditant sur la noblesse qui vient de Lui, sur la spiritualité de l’âme… » Il sait aussi retourner contre le diable la menace de l’enfer, en se mettant « dans le cœur, la menace du feu et le tourment du vers » (9).
Les victoires du moine sont toujours celles du Seigneur en lui, c’est cela qui fonde son assurance : « Rien ne me séparera de l’amour du Christ » (10). Alors, l’Ennemi vaincu se plaint de ses échecs : « Va-t’en de chez nous ! Qu’as-tu à faire au désert ? » (11). Antoine ne répond même pas : c’est en face de Dieu seul qu’il se tient. A Lui, il sait ouvrir son âme d’une façon profondément humaine, qui nous émeut et nous instruit autant que ses victoires : « – Où étais-tu ? Pourquoi n’as tu pas paru dès le commencement pour faire cesser mes douleurs ? – J’étais là, Antoine, j’attendais pour te voir combattre. Puisque tu as tenu, tu n’as pas été vaincu, je serai toujours ton secours… » (12).
A 35 ans, il se retire à la « montagne extérieure » pour vivre enfermé dans le fortin abandonné de Pispir, seul sous le regard de Dieu. Les vingt ans de réclusion volontaire qu’il y passe n’entament en rien son équilibre humain et surnaturel. Suit alors une période de plus grand « apostolat » : le Père exerce ses charismes au service des âmes et des corps, et entreprend des courses pour visiter les monastères.
Mais le succès même qu’il rencontre l’incite à un nouvel exode : conscient du primat de la contemplation, il s’enfonce plus loin dans le désert, pour s’établir à la « montagne intérieure ». Il visite périodiquement les fidèles, sans s’attarder cependant, ainsi qu’il l’explique gracieusement à un pieux solliciteur : « En restant sur la terre aride, les poissons meurent. Ainsi, à s’attarder avec vous, à faire des séjours chez vous, les moines se relâchent. Il faut donc que, comme le poisson revient à la mer, nous revenions à la montagne, pour ne pas oublier, en nous attardant, les choses intérieures » (13). C’est dans son ermitage de Qolzim qu’il s’éteint à l’âge de 105 ans.
Sa vie, écrite par saint Athanase d’Alexandrie, son contemporain et ami, contribuera à faire rayonner sa paternité, bien au-delà du cercle, déjà nombreux, de ses disciples.
La vie anachorétique en Basse
Egypte.
Saint Antoine n’a, ni écrit de Règle, ni fondé d’Ordre. Mais pendant sa vie et après sa mort, l’idéal antonien attire les âmes au désert : les plus connus et les plus florissants des groupements monastiques qui naissent de cet appel s’établissent dans le désert au Sud-Est d’Alexandrie.
Vers 320, un certain Amoun, qui visitera saint Antoine et sollicitera ses conseils, se retire dans la solitude de « Nitrie ». La renommée de sa sainteté attire à lui de nombreux disciples (ils seront 5000 à la fin du IVe s.), ce qui rend nécessaire une certaine organisation tendant à mitiger un peu l’érémitisme primitif. Le samedi et le dimanche, les moines quittent leur retraite pour se rassembler à l’église, un conseil des anciens traite des questions importantes et une « diaconie » centrale s’occupe des affaires matérielles.
Outre le groupe des « Cellules », sorte d’annexe de Nitrie, le désert attire à « Scété » les ermites qui désirent une solitude plus grande. Son fondateur, vers 330, est saint Macaire le Grand. L’organisation y est similaire à celle de Nitrie, mais fractionnée en plusieurs groupes et de dimensions plus modestes.
C’est dans ce cadre des déserts d’Egypte que sont nés les « Apophtegmes des Pères », transmis oralement, puis rassemblés dans des recueils dès la première moitié du Ve s. Cette littérature rend bien compte de la spiritualité de ses auteurs. Les apophtegmes veulent rappeler une vérité de façon limpide et dense, tracer une ligne de conduite ou seulement secouer la torpeur de l’auditeur… D’où leur caractère incisif, parfois humoristique ou volontiers paradoxal. Ainsi tel « Ancien » pourra recommander au moine de « fuir les femmes et les évêques », tandis que tel autre apprendra à son disciple que : « celui qui a de l’humilité, humilie les démons; mais celui qui n’en a pas, est humilié par eux » (14).
Le cénobitisme pachômien.
Animé du même idéal, mais dans un autre cadre de vie, se développera un monachisme résolu d’aller à Dieu par la vie en commun, d’où le nom de « cénobitisme ». Son initiateur, saint Pachôme, avait dû sa conversion au témoignage de charité des chrétiens de Thèbes, qui assistaient les recrues de l’armée impériale. Cette première impression, qui lui a dévoilé l’existence du Dieu des chrétiens, influence sa conception de la vie monastique, où la notion de service de Dieu et des frères revêt une grande importance.
En 324, il s’installe à Tabenne : « la volonté de Dieu est qu’[il] serve la race des hommes pour les réconcilier avec Lui » (15). Après des débuts difficiles, la fondation pachômienne voit affluer de nombreuses et bonnes vocations, et le Père, conscient de sa responsabilité, ne ménage pas sa peine pour les diriger sur la voie du salut : « Lutte virilement. Le diable sait que si la négligence te saisit, nous aussi qui t’avons comme modèle, il nous tiendra entre ses mains. Prends donc patience, de peur que, si tu es vaincu, Dieu ne te réclame notre sang » (16).
Pachôme organise la communauté en groupes d’une trentaine de moines exerçant la même activité, sous la surveillance d’un chef de maison. Le monastère devait alors ressembler à une petite ville monastique, derrière son mur d’enceinte. Lorsque le premier monastère devint insuffisant, il fallut en construire d’autres. C’est dans l’un deux, à Pbow, que mourut le fondateur, en 346, emporté par une épidémie. Sa congrégation comptait alors 9 monastères et plus de 5000 moines. Elle prospéra et s’étendit jusqu’à la fin du siècle suivant, mais un souci excessif des intérêts matériels en a, semble-t-il, préparé le déclin.
Quoi qu’il en soit, saint Pachôme a fait faire un progrès décisif au monachisme, en formant une communauté (Koinwnia), et en insistant sur l’obéissance, condition de cette vie commune. Le disciple est appelé à « renoncer » à tout et à tous (biens, famille…), mais surtout à lui-même, à sa volonté propre, pour faire celle du Seigneur, à travers celle du supérieur qui le représente. Cette vertu d’obéissance appelle la pureté du cœur du disciple et, chez le supérieur, la « discrétion » : science du gouvernement ordonnée au bien des âmes. Communauté et obéissance resteront au cœur du monachisme postérieur.
Du Sinaï à l’Asie mineure.
L’Egypte nous a montré les formes les plus caractéristiques du premier monachisme en Orient : l’érémitisme de saint Antoine et le cénobitisme de saint Pachôme, auxquelles on peut ajouter le semi-érémitisme de saint Macaire. Les autres régions se référèrent souvent au modèle égyptien, même si le monachisme y est souvent né spontanément, sans influence directe de l’Egypte. Nous évoquerons seulement ici leurs traits caractéristiques, en privilégiant la personnalité et l’œuvre de saint Basile.
Le Sinaï attira des moines dès la fin du IVe s. (17). La Palestine surtout, « Terre Sainte » par excellence, était un pôle d’attraction pour des moines de toutes nationalités, sans parler ici du monachisme proprement latin avec saint Jérôme et Rufin. Début IVe s., des anachorètes se groupèrent autour de deux moines célèbres par leur sainteté : saint Chariton (= 340) et saint Hilarion (= 372). Le premier, venu d’Asie Mineure, s’établit dans une grotte qui deviendra la laure de Pharan au nord de Jérusalem. Saint Euthyme (= 474) et saint Sabas (= 532) seront formés dans ses monastères. Dans les « laures » palestiniennes on pratique en petit le semi-érémitisme égyptien : quelques dizaines de moines se regroupent sous la direction d’un père spirituel. Souvent on associe laure et « cœnobium », ce dernier servant de noviciat à la laure.
En Syrie et Mésopotamie, l’apostolat auprès d’une population à majorité païenne, et la préoccupation de mâter la chair par tous les moyens, dans un milieu où tout portait au péché, donnèrent un style particulier au monachisme. Théodoret de Cyr, au Ve s., raconte les extraordinaires pénitences de ces moines (18). Les « Hypêtres » par exemple, vivaient en plein air soumis à toutes les intempéries : tel saint Maron (= 433), dont les disciples transmettront aux chrétiens de la région leur fidélité indéfectible à l’orthodoxie catholique. Mais les plus remarquables seront sans doute les « Stylites », qui s’établiront sur une colonne pour manifester leur retrait du monde et le désir de rencontrer Dieu. L’initiateur de ce genre de vie, saint Siméon (= 460), vécut exposé sur son pilier 37 années durant, visité par des foules de pèlerins, auteur de guérisons corporelles et spirituelles, artisan de paix dans les consciences et la société.
Saint Basile et le monachisme en Asie Mineure au IVe siècle.
Basile naquit dans une famille dont le christianisme fervent s’épanouit en sainteté. Converti à la vie ascétique sous l’influence d’Eustathe de Sébaste, il visita l’Egypte monastique (357), avant de fonder chez lui un monastère à Annési dans le Pont. Prêtre, puis évêque en 370, il fait profiter de son expérience les communautés monastiques, qu’il visite. Pour lui, la seule Règle du moine est la Sainte Ecriture qui lui apprend tout ce qu’il doit savoir pour diriger sa vie. Saint Basile entend ainsi réagir contre l’ascétisme outrancier de certains disciples d’Eustathe (mépris du mariage, des riches et des médiations ecclésiales…).
Dans ses « Règles Morales » qui sont comme un appel général à la sainteté, est inclus l’appel à la vie parfaite, comme il l’est dans l’Evangile lui-même. Le Prologue sur la foi montre le souci d’une foi droite, préalable à une action droite : l’amour de charité est le moteur de notre vie morale, mais cet amour ne saurait exister authentiquement sans la pureté de la foi.
Les réponses aux moines qu’il visite sont consignées dans ses « Règles Monastiques ». Dans les premiers chapitres, il pose le fondement de l’ascèse chrétienne : la charité envers Dieu et envers les frères. La pratique de cette charité se nourrit de l’attention à Dieu, préservée par la séparation du monde, et donne la force d’embrasser tous les renoncements. Ces principes fondamentaux s’épanouissent dans la vie commune, supérieure selon lui à la vie solitaire.
Les préventions de saint Basile contre les abus possibles du mouvement ascétique et son souci de ne se référer qu’à l’Ecriture Sainte, ne lui permirent pas de donner à l’institution monastique une Règle véritable. Néanmoins, l’observance basilienne connut un très grand succès. Saint Théodore Studite l’adopta à Constantinople, début IXe s. De là, elle gagna le Mont Athos à partir de 950, puis les pays slaves.
Saint Benoît, Patriarche des moines d’Occident, a su hériter du meilleur de l’Orient, et il se réfère explicitement à saint Basile comme à un père du monachisme (19).
(1) Les sentences des Pères du désert, coll. alphabétique, Solesmes, 1981, trad. Dom L. Regnault, n° 986. (2) Mt 9,9. Cf. aussi Mt 16,24 : l’appel à prendre sa croix : « Si quelqu’un veut venir derrière moi, qu’il se renonce, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive ! » (3) D. Guéranger, Le sens chrétien de l’histoire, chap.1. (4) D. Delatte, Commentaire sur la Règle de saint Benoît, p. 393. (5) Saint Basile, Ep. 207. Cité par Dom Leclercq, La vie parfaite, p. 110. (6) Saint Jérôme, Vie de saint Paul, n°5. (7) P.G., 50/607. (8) Mt 19, 21. (9) Saint Athanase, Vie de saint Antoine, trad. P. Benoît Lavaud, o.p., 1943, n° 5. (10) Ibid., n° 9. (11) Ibid., n° 13. (12) Ibid., n° 10. (13) Ibid., n° 85. (14) Sentences des Pères du désert, série des anonymes, Solesmes, 1985, n° 1499. (15) Première vie grecque de saint Pachôme, trad. R.P. A.-J Festugière, o.p, 1965, n° 23. (16) Ibid., n° 20. (17) La pèlerine Ethérie raconta le pèlerinage qu’elle y fit vers 400. Ce pèlerinage la conduisit d’Egypte en Palestine, Mésopotamie et Asie mineure, à la recherche des vestiges de l’Ancien et du Nouveau Testament. Son manuscrit, intéressant pour la liturgie et l’histoire de l’Eglise, a été retrouvé en 1884. Il est édité dans S.C 21. (18) Histoire des moines de Syrie, S.C 234 et 237. (19) Reg., chap. 73 : « Notre bienheureux Père saint Basile ».