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Traits d'Esprit
Homélie du dimanche de Pentecôte, 15 mai 2005, sur l'Evangile de Jean (Jn 20, 19-23).
Père Thierry-Dominique Humbrecht


- D'où vient-il ? de Dieu. Où va-t-il ? en nos cœurs.

- Que fait-il ? toutes choses nouvelles.

- Que nous reste-t-il à faire ? tout.

- À quoi sert-il enfin, s'il fait tout et nous laisse tout à faire ? Telle est la question.

Ce n'est pas pour rien que l'Esprit Saint apparaît sous la forme d'une colombe : il volette, fait trois petits tours et puis s'en va ; que de multiples images sont proposées par l'Écriture pour le saisir, sans y parvenir tout à fait : l'eau, l'onction, le feu, la nuée, la lumière, le sceau, la main, le doigt ; que les peintres se cassent les reins au moment de représenter la Trinité : rien n'est plus facile que de peindre Jésus, on peut se tirer d'affaire pour le Père mais, pour l'Esprit, il faut se contenter d'un oiseau !

Qui l'Esprit Saint est-il, sinon le souffle même de Dieu ? Représenter Dieu, faire voir l'invisible, montrer la Trinité, cela relève de la gageure. À plus forte raison, cerner l'Esprit de Dieu. En vérité, c'est notre esprit qui manque de souffle. Mieux vaudrait renoncer, si la Bible ne venait à notre secours, si l'Église ne servait de porte-voix à l'Esprit, si nous-mêmes n'étions habités par le souffle divin.

Il était une tour, la tour que les hommes avaient voulu bâtir en Mésopotamie. Cette tour n'était pas à la gloire de Dieu mais à la gloire de l'homme. Dressée vers les cieux, insolente, elle défiait Dieu. Dieu la vit, il châtia. Il punit les hommes par où ils avaient péché. Ceux-ci s'étaient cru forts contre Dieu parce qu'ils parlaient « le même langage et les mêmes mots ».

Dispersés, leur langage s'embrouilla, ils cessèrent de s'entendre, la tour s'interrompit. Ainsi en fut-il jusqu'au dimanche de la Pentecôte. Ce jour-là, Dieu surgit sous la forme de « langues de feu ». Tout fut renversé. Les Apôtres, réunis par peur et non par orgueil, enflammés par ces langues, se dispersèrent, non punis par Dieu mais poussés par lui, pour parler autant de langages qu'il y avait d'auditeurs : « Chacun les entendait parler sa propre langue ».

Aujourd'hui, la colonne de feu pulvérise la colonne de pierre, le babil de Babylone est interrompu par l'unique Parole de l'Esprit. La Pentecôte est l'anti-Babel : elle scelle une unité nouvelle, non pas de nos langues, mais d'une Parole, qui nous traverse et nous enflamme.

Pourquoi le Saint-Esprit choisit-il pour lieu d'attaque la parole ? Parce qu'elle manifeste l'unité, l'unité de Dieu, de son message, de notre foi.

Lorsque Jésus, « ayant ainsi parlé, répandit sur eux son souffle et leur dit : “recevez l'Esprit Saint” », lui, Parole de Dieu, nous fait devenir parole à son image. Il restaure en nous la ressemblance. Nous étions éclatés, il unifie notre noyau, nous rend à nouveau images de Dieu. Or cette image passe par la Parole. Dieu est Parole, nous la recevons pour devenir à notre tour « parole ». Notre âme était une image muette, la voilà éloquente de vérité.

L'Esprit Saint, en Dieu, est le lien d'amour entre le Père et le Fils. Ce lien d'amour, il nous le rend, mais pas en cachette, au vu de tous. Ce souffle arrache tout, ce feu embrase tout, cette Parole en traversant le silence dit tout.

L'Esprit Saint est principe d'unité, au premier chef, de l'Église. Il la rend une parce qu'il est un. Voilà pourquoi nous recevons la vérité de Dieu dans et par l'Église. Elle est l'unité de Dieu sur terre, non pas seulement un signe d'unité, mais l'unité réalisée. Méfions-nous des diviseurs, des voix discordantes, des hurleurs qui ne représentent qu'eux-mêmes. Agissent-ils ainsi sous la motion de l'Esprit ?

Ayant tout incendié, l'Esprit fait de nous des torches. Nous sommes chrétiens, non comme des cocottes-minute ébouillantées, évacuant leur vapeur en sifflant et en vain, mais comme des brasiers qui illuminent, réchauffent, font crépiter la joie.

L'Esprit ne se voit pas, n'a pas de matière, ne se laisse pas prendre : mais, comme le feu dans la nuit, il fait comprendre, accroche la matière, fait tout voir. L'Esprit nous ordonne de sortir, de parler, d'annoncer.

- Que dois-je faire ? tout !

- Quand ? à tout moment rendu propice.

- Comment ? comme tu peux, mieux que tu peux.

- Si je me trompe, si, au lieu d'embraser, je carbonise, si, au lieu d'unir autour de Dieu, je divise au nom de l'Évangile ? Aucune importance, ce n'est pas ta parole, c'est la sienne. L'Esprit achèvera la cuisson à sa guise. Il ne faut pas s'étonner de ne pas plaire à tout le monde. L'Esprit rend capable de dire : « Jésus est le Seigneur » ; il envoie pardonner les péchés ; il apprend à discerner, avec ses sept dons.

- Oui, mais si, moi, j'ai reçu moins d'Esprit que d'autres, non pas une flamme mais un feu doux, une allumette, un pétard mouillé ?

- Personne ne te demande de gronder plus fort que le Vésuve ; en revanche, l'Esprit, tu l'as reçu en totalité et depuis longtemps.

- Quand ? À ton baptême, le jour de ta confirmation, deux sacrements qui te marquent à jamais et qui ne s'effacent pas. Tu es marqué au fer rouge de ce feu-là.

- Que dois-je faire ? Propager l'incendie. Si tu es prêtre, pardonne les péchés ; si tu es religieux, prie avec Marie qui, elle, ne sort pas du Cénacle comme les Apôtres : Marie n'est pas prêtre ; si tu es laïc, sanctifie la plaine de Mésopotamie, la Babylone moderne de nos cités. Sois l'apôtre de notre société apostate ; sanctifie le temporel de notre temps qui oublie l'éternité ; et, si tu le peux, quand tu fais parler l'Esprit, sois spirituel !