L’Esprit de sagesse se manifeste dans la création grégorienne : d’une infime matière il a fait surgir des œuvres parfaites. L’état des ressources musicales à l’époque de composition du premier répertoire lui a imposé les rigueurs de la monodie (unisson) et du diatonisme (pas de chromatisme), et interdit l’usage de la sensible. En outre les musiciens n’ont consenti à parcourir qu’un ambitus mélodique restreint, adapté aux voix les plus communes. Au plan rythmique, même ascèse obligée ou acceptée avec l’indivisibilité du temps premier, l’ignorance du temps fort et de la syncope.
La sobriété même de cette matière musicale a fait se surpasser le génie grégorien. Grâce à une intense vie rythmique, naturelle et neumatique, grâce à une coloration modale variée à l’in½ni et un souci constant de l’unité architecturale de chaque pièce, le Grégorien atteint un maximum d’expression. A aucun moment la subtilité de cet art, quoique très réelle, ne se fait connaître elle-même, et tous ses raffinements sont pour servir son objet, la prière.
Parmi les autres dons du Saint-Esprit, tous perceptibles dans la trame du chant grégorien, le don de conseil a un relief particulier : le Grégorien s’adressant à la sensibilité, comme les autres formes de l’art, s’interdit toujours de la flatter. A travers ce que cette faculté a de plus pur, il vise l’intelligence ou pour mieux dire la foi. Il veut plaire, mais préserve de toute complaisance; et attire le chanteur et l’auditeur hors de son moi vers les réalités surnaturelles dont il est le sacramental sonore.
Si la puissance évocatrice du chant grégorien lui permet de traduire toutes les émotions et sentiments humains, sans se départir jamais de la retenue de rigueur à l’église, de toutes ces impressions, celle qui domine et triomphe est toujours la paix, fruit de l’Esprit et climat de la céleste Jérusalem, « Visio pacis ».
Marquée surtout de l’Esprit de prière, l’œuvre grégorienne propose au fidèle une école ou un chemin de vie chrétienne, de ses débuts jusqu’à sa consommation.
Déjà, sa simple perfection artistique fait du chant grégorien un authentique signe de crédibilité, susceptible d’incliner l’âme à l’acte de foi. La rencontre fortuite avec la monodie grégorienne, qui se produit par exemple lorsqu’on entre en touriste dans une église abbatiale à l’heure où se chante un office, opère quelquefois une révélation du divin dans l’âme indifférente ou hostile, capable de la transformer sur le champ.
A fortiori le contact assidu avec le répertoire éduque et christianise en profondeur, créant un tempérament religieux – grégorien – intégral. Pour illustrer cette idée remarquons, à titre de détail, que si le service journalier du chant grégorien requiert une discipline, une technique, un véritable métier, celui-ci, loin de distraire l’âme des industries de son progrès spirituel, lui en facilite grandement l’exercice : car il existe une surprenante analogie entre l’effort vertueux propre à la vie chrétienne et les exigences de la perfection du chant grégorien. Ces dernières peuvent se ramener à trois : – La vérité qui regarde les données objectives de la partition grégorienne et des règles de son interprétation : elle correspond dans la vie spirituelle à l’obéissance. – Vient ensuite la simplicité qui concerne les aspects subjectifs du chant : la voix et le style du chanteur grégorien doivent se garder de toute affectation : humilité. – Enfin au plan collectif s’impose l’exigence d’unanimité dans un chant qui est essentiellement à l’unisson et choral : charité. Tout cela semblera par trop accommodé, mais que personne ne se détourne pour autant d’y regarder par lui-même. La manne était apte à satisfaire tous les goûts et à apaiser toutes les faims. Ainsi en va-t-il du chant grégorien, comme de tout ce que l’Eglise offre au monde pour le convertir à Dieu.