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De quel droit l'Eglise prétend-elle énoncer des dogmes irréformables ?
Père Pierre Descouvemont


Autorité doctrinale, infaillibilité pontificale, dogmes. Autant d'expressions qui inquiètent, à moins qu'elles ne fassent gentiment sourire! Comment un esprit moderne qui a pris conscience de la relativité de ses connaissances, peut-il encore admettre qu'il existe, dans le domaine religieux, des vérités définitives? Trois raisons semblent s'y opposer:

- Premièrement, la prétention de posséder la vérité sur Dieu a souvent dégénéré au cours de l'Histoire en conduites d'intolérance et d'inquisition.
- Deuxièmement, l'Histoire suffit à démystifier ce prétendu pouvoir infaillible du pape et des conciles. L'Eglise s'est tellement contredite au cours des siècles qu'on se demande comment des fidèles quelque peu cultivés peuvent encore croire aujourd'hui à son autorité en matière de foi et de morale.
- Enfin, l'idée même qu'on puisse dire avec précision qui est Dieu n'est-elle pas une injure à sa Transcendance? N'est-il pas plus raisonnable de se taire? "Je comprends que Dieu soit l'état d'une recherche", écrit Jean Guéhenno. "Je ne comprends pas qu'il soit l'objet d'une possession".

Trois objections sérieuses auxquelles nous allons donner aujourd'hui quelques éléments de réponse.

Répondons à la première d'entre elles en rappelant qu'on peut être simultanément très convaincu dans sa foi et fort tolérant vis-à-vis des personnes qui ne partagent pas les mêmes idées. La tolérance ne suppose pas forcément le scepticisme. On a même remarqué que le fanatisme est souvent le fait d'esprits qui ont besoin de "crier fort" pour pallier la faiblesse de leur propre croyance, pour balayer leurs doutes. L'exemple des saints prouve avec éclat qu'on peut être simultanément en dialogue permanent avec Dieu et très à l'écoute de tous ses frères, quelle que soit leur croyance.

Voyons maintenant comment un catholique peut continuer à croire à son Eglise malgré toutes les erreurs qu'elle a commise en cours de route.

Pour répondre à cette seconde objection, on ne dira jamais assez que l'Eglise ne prétend pas être infaillible en tous ses discours. Les textes qui viennent du Vatican, les encycliques elles-mêmes, ne se présentent pas tous comme des textes irréformables.

Pour qu'il y ait dogme, c'est-à-dire une proposition à laquelle les catholiques sont obligés d'adhérer, il faut que l'Eglise hiérarchique se soit prononcée à son sujet d'une façon particulièrement solennelle.

A vrai dire, il n'est pas toujours nécessaire qu'il y ait définition solennelle d'un concile ou d'un pape pour que nous soyons en présence d'un dogme. Il en est ainsi de la conception virginale du Christ. Les papes n'ont jamais réuni un concile à ce sujet du fait que les toutes premières confessions de foi de l'Eglise proclament que "Jésus est né de la Vierge Marie".

Dans les toutes premières décennies de l'Histoire de l'Eglise, nous voyons les évêques s'opposer aux idées subversives qui s'introduisaient dans les communautés. Saint Irénée, le second évêque de Lyon, écrivit un ouvrage volumineux pour contrer les hérésies de son temps. Eh oui! déjà, à cette époque, les Gaulois qui se convertissaient au Christ étaient fortement tentés de mêler à l'Evangile leurs vieilles croyances celtes ou gréco-latines. C'est ce mélange, ce syncrétisme, cette gnose que combat énergiquement Saint Irénée. Cependant, l'Eglise s'est vite rendue compte que le pouvoir de dire la vérité plénière n'étaient pas confié aux évêques pris isolément, mais à l'ensemble des évêques réunis autour de l'évêque de Rome. C'est l'origine des "conciles oecuméniques".

Il ne faut donc pas s'étonner qu'au cours des siècles tel ou tel évêque ait pris des décisions ou ait émis des idées qui, après coup, paraissent bien ne pas avoir été inspirées par le Saint-Esprit.

Dans son enseignement courant, l'Eglise a pu également véhiculer des idées qui nous paraissent aujourd'hui complètement aberrantes. Heureusement, elles n'ont jamais été enseignées comme des dogmes infaillibles. C'est ainsi qu'on enseigna couramment jusqu'au XIXe siècle que le monde avait été créé en six jours. Il a fallu attendre les découvertes des paléontologues pour lire autrement la première page de la Genèse. Et beaucoup de lecteurs de la Bible, encore aujourd'hui - je pense à tous les témoins de Jéhovah - n'acceptent pas qu'on puisse faire de ce passage une lecture simplement poétique: pour eux, les géologues et les paléontologues se trompent. Il n'y a pas eu d'évolution. Le monde a été créé en six jours comme le dit la Bible. Pas un de plus!

Nous ne multiplierons pas les exemples. Mais on ne dira jamais assez qu'il ne faut pas être plus catholique que le pape et canoniser la moindre déclaration du pape ou d'un évêque. N'oublions pas non plus que l'Eglise laisse aux théologiens et aux exégètes le soin de scruter les Ecritures, à condition qu'ils ne mettent pas en question les dogmes établis antérieurement.

Plus j'avance dans la vie, plus je rends grâce à Dieu qu'il ait prévu, dans sa sagesse, cette autorité doctrinale de l'Eglise. Car, à quoi eût-il servi que son Fils vînt sur la terre nous confier les secrets de son amour, s'il y avait toujours risque de nous tromper dans leur interprétation.

C'est une réflexion de ce genre qui a permis à Newman d'accepter l'autorité infaillible de Rome qu'il ne voulait pas admettre aussi longtemps qu'il restait anglican. "Je suis amené à parler de l'infaillibilité de l'Eglise", écrit-il en 1864, "comme d'une institution providentielle bien adaptée à sa fin par la miséricorde du Créateur".

Quelle sécurité en effet une telle infaillibilité donne à notre foi et à notre amour du Seigneur! C'est avec une tranquille assurance que nous pouvons nous approcher de l'autel chaque jour en disant: "Seigneur, je suis absolument sûr de communier à ton Corps et à ton Sang". Il est grand le mystère de la foi, mais ton Eglise s'est prononcée à ce sujet. Il est temps de répondre à la troisième objection que nous formulions au début. Ne faisons-nous pas injure à la Transcendance de Dieu en nous imaginant pouvoir enfermer le mystère infini de son Etre dans nos pauvres mots humains? Notre langage n'est-il pas beaucoup trop limité pour exprimer toute la richesse de Dieu?

Il est relativement facile de répondre à cette dernière objection. Jamais l'Eglise n'a prétendu enfermer Dieu dans des formules, fussent-elles les formules d'un Credo. L'Eglise n'oublie jamais que le mystère de Dieu dépasse et dépassera toujours infiniment ce que les hommes peuvent en dire.

Les dogmes qu'elle énonce sont de simples balises qu'elle met sur notre route pour que nous ne tombions pas dans l'erreur, dans l'hérésie.

En condamnant Arius au Concile de Nicée, en proclamant que Jésus était vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré par le Père et non pas créé par Lui, les évêques n'ont pas prétendu épuiser par ces quelques formules la profondeur du mystère de la Trinité ni celui de l'Incarnation, mais ils nous ont rendu un énorme service: nous sommes sûrs de ne pas nous tromper en adorant en Jésus le Fils unique du Père, en contemplant l'échange d'amour merveilleux qui constitue la vie intime de Dieu.

Oh non! les catholiques ne prétendent pas enfermer Dieu dans leurs formules, mais ils se réjouissent de pouvoir Le contempler en vérité !