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Pourquoi la multiplicité des religions ?
Eugène Joly

Qu'est-ce que croire ?

Il semble impossible d’échapper au dilemme :

– ou bien toutes les religions ne sont que des façons différentes – adaptées aux diverses cultures, aux diverses mentalités, aux diverses époques – d’aller vers Dieu, et dans ce cas la meilleure est celle qui est la plus adaptée à tel milieu. Les prétentions universalistes de la religion catholique, et a fortiori sa prétention d’être l’unique religion vraie, sont sans fondement. Comme l’écrivait Simone Weil : « En fait, les mystiques de presque toutes les traditions religieuses se rejoignent presque jusqu’à l’identité » :

– ou bien la religion catholique est ce qu’elle prétend être : la seule arche de salut. Mais, dans ce cas, comment s’explique la persistance de tant d’autres religions, et que deviennent tous ceux qui ne connaissent pas le Christianisme, ou le refusent ?

Nous formulerons notre réponse sous forme de parabole. Sur une planète s’élevait une montagne dont la cime se perdait dans le ciel. Ce fut toujours le rêve des hommes d’en atteindre le sommet. Des expéditions furent tentées par toutes les races, chacune abordant la montagne avec ses moyens propres et par la face que la montagne lui présentait. Tôt ou tard, chaque caravane dut s’arrêter, les vivres manquant et l’air devenant irrespirable. Or Voici qu’une caravane – l’une des moins dotées – se vit soudain et mystérieusement ravitaillée en vivres et appareils respiratoires. Bien plus, des appels venus d’en-haut guidaient son ascension. Désormais les membres de cette caravane furent comme « agis » par une force transcendante, et il leur était seulement demandé de faire coïncider leur liberté avec cette activité surnaturelle.

Traduisons. Jusqu’à l’apparition du judéo-christianisme, ou plutôt : abstraction faite du judéo-christianisme, la proposition de Simone Weil que nous citions est relativement valable : toute mystique est l’effort, adapté à une certaine culture, par lequel des hommes essaient d’atteindre Dieu. Mais nous voudrions précisément montrer que le Christianisme est – à l’opposé de tous ces efforts humains – une initiative de Dieu à laquelle il est seulement demandé à l’homme de répondre par la foi. Dès lors le Christianisme est tout autre chose qu’un moment de l’évolution religieuse de l’humanité. Il ne se situe pas entre des formes religieuses plus primitives et des formes futures plus évoluées – encore moins n’est-il pas une forme religieuse transitoire en attendant la libération de toute aliénation religieuse.

Le Christianisme ne peut pas davantage se réduire à une « expérience spirituelle » pour laquelle les dogmes seraient aussi secondaires que le sont les mots de telle ou telle langue pour exprimer une réalité qui pourrait aussi bien être formulée dans un langage différent.

A fortiori rejetterons-nous la position pragmatique de certains de nos contemporains souhaitant une fédération des forces « spirituelles » contre un certain matérialisme qu’ils redoutent.

Nous voudrions – au contraire – faire toucher du doigt la transcendance du Christianisme en la faisant percevoir en elle-même et, aussi, en confrontant objectivement le Christianisme et les grands mouvements religieux ou athées qui se partagent le monde d’aujourd’hui.

Rappelons d’abord que le judéo-christianisme est la seule religion « historique », en ce sens que Dieu s’est révélé par des événements, et singulièrement par « l’événement Jésus-Christ » qui culmine en la Résurrection. Nous croyons que Dieu a fait irruption dans l’histoire humaine en intervenant dans la vie d’Abraham, en appelant et en dirigeant Israël. Nous croyons que Dieu s’est rendu présent à nous en Jésus-Christ, et que, par son Esprit il est toujours à l’œuvre dans l’histoire. Le Christianisme n’est rien d’autre qu’une « Histoire Sainte », le mouvement de l’histoire animé par Dieu et en marche vers la Parousie.

Quel contraste avec les religions de l’Extrême-Orient ! Pour elles l’histoire ne tient aucune place. Bien plus, l’histoire appartient à cette apparence, à cette illusion dont il faut se déprendre. Le temps comme le monde ne sont que le mirage des apparences, le domaine de la «  maya  ». L’effort mystique doit tendre à libérer l’âme de tout le contingent, de tout l’illusoire pour lui permettre de coïncider avec l’âme universelle, le «  brahman  », et de s’immerger dans l’Absolu indifférencié.

Mais le caractère historique de la foi chrétienne, et d’elle seule, n’est pas moins manifeste quand on compare le christianisme et les deux autres religions issues de la révélation biblique : le Judaïsme et l’Islam, qui ont perdu cette connaissance de Dieu comme maître de l’histoire. Le Judaïsme, tout entier constitué par la révélation de Dieu à travers les événements de l’histoire d’Israël, s’est peu à peu figé dans une fidélité statique à la Loi de Moïse. Quant à l’Islam, il ne voit en Abraham, Jésus ou Mahomet, que des réformateurs venus rétablir le monothéisme dans sa pureté primitive.

Le Christianisme est donc la seule religion pour laquelle le dessein de Dieu se réalise dans le mouvement d’une histoire sainte. Mais cette spécificité nous conduit à une originalité et à une transcendance plus foncières encore. Le chrétien n’attend pas le salut d’un effort dont il aurait la conduite, ou du moins l’initiative. Il ne peut que s’en remettre à Dieu qui seul peut lui faire franchir le double abîme qui le sépare de Lui : d’abord l’abîme infini entre la créature et le créateur, entre notre être participé et la transcendance du Dieu inaccessible, du Tout-Autre ; mais encore l’abîme entre la Sainteté de Dieu et le péché dont nous sommes captifs. Nous croyons que Dieu – sans aucun mérite de notre part et alors que nous sommes pécheurs – nous appelle gratuitement à partager sa propre divinité, n’exigeant que notre humilité et notre foi.

L’opposition avec le bouddhisme, entre autres, est flagrante. L’attirance du bouddhisme sur un certain nombre d’occidentaux vient de la possibilité qu’il prétend offrir de se relier à l’éternel sans avoir à se confier à un Autre et à se soumettre à Lui. La catégorie du divin n’est plus la propriété exclusive d’un Être personnel et infini. C’est un domaine dans lequel l’homme peut pénétrer par sa propre initiative et en ne comptant que sur ses propres forces. Être chrétien, au contraire, c’est consentir à l’irruption de Quelqu’un dans notre propre vie ; c’est croire à l’irruption de Dieu dans l’histoire ; c’est croire que Dieu ne cesse d’œuvrer dans l’histoire et dans chacune de nos vies ; c’est consentir à Dieu dans la foi. « L’Évangile est puissance de Dieu pour tout homme qui croit  » ( Rm 1. 16).

Une seule question finalement se pose : cette prétendue intervention de Dieu est-elle réelle ? Nous ne redirons pas ici ce que nous avons exposé au chapitre II. Nous soulignerons seulement que le critère déterminant est la personne même de Jésus. Ou bien Jésus de Nazareth, qui n’a cessé de se mettre sur le plan de Dieu, n’est qu’un pauvre illusionné – ou bien il est – pour reprendre une formule des Pères de l’Église – «  Dieu qui s’est fait homme pour que l’homme soit fait Dieu  ». Dans ce cas la multiplicité des religions ne pose plus de problèmes. Pour ouvrir une serrure très compliquée, on nous avait proposé une multiplicité de clés. Chacune tournait, plus ou moins, dans la serrure, mais finalement n’ouvrait rien. On nous présente maintenant une clé étrange, celle de l’Homme-Dieu. Elle ouvre le mystère de Jésus de Nazareth ; elle ouvre le mystère des dix-huit siècles antérieurs de l’histoire d’Israël ; elle ouvre le mystère du monde et de chacune de nos vies… Qu’avons-nous encore besoin de revenir aux autres clés qui n’ouvrent pas ? Que chercherons-nous encore si Jésus, et lui seul, est Dieu-avec-nous ?

Mais nous croyons pouvoir convaincre de la transcendance du Christianisme même ceux qui répugneraient encore à admettre la divinité du Christ. Un examen objectif des divers mouvements religieux qui se partagent actuellement notre planète peut suffire à démontrer cette transcendance. Et tout d’abord cet examen est beaucoup moins difficile qu’on ne pourrait le craindre. En effet, en laissant de côté les diversités accessoires, il est légitime de classer les religions actuelles (nous serions même tentés de dire : les religions « possibles ») en trois catégories :

– les religions orientales, celles du divin immanent,
– la foi en l’homme et en l’humanité,
– le Christianisme, don gratuit de Dieu personnel et transcendant

Nous ne nous attarderons pas à l’Islam, quel que soit le nombre (croissant) de ses adeptes, et leur sainteté possible. L’Islam en effet tient du judaïsme ou du christianisme tous ses éléments de base, et n’apporte aucune solution nouvelle au problème religieux. Considérons donc, l’un après l’autre, les trois groupes cités.

1°) Les religions orientales (considérées évidemment dans ce qu’elles ont de spécifique, indépendamment des influences occidentales qui commencent à s’exercer sur elles). Ces religions sont séduisantes par leur mystique. Notre monde saturé de techniques, affairé dans la fabrication de l’utile, agité et trépidant, rêve de pèlerinage à des sources spirituelles. Il se désaltère en lisant les mystiques hindous, ou, du moins Rabindranath Tagore. Les âmes religieuses sont naturellement sensibles à cette ascèse de pauvreté et de détachement, si proche du sermon sur la montagne et de saint François d’Assise. Elles sont séduites par cette foi en la toute puissance de la non-violence. À l’opposé des techniques qui veulent maîtriser la nature, l’Orient nous demande de renoncer à toute possession et à toute emprise pour nous couler dans l’être profond de toute créature et accéder ainsi au Paradis perdu. Quel meilleur antidote pourrait être proposé à notre matérialisme ? Quelle plus prestigieuse possibilité de communion universelle et cosmique pourrait être offerte à la soif d’une humanité désabusée ?

Mais il nous faut dénoncer l’équivoque et renoncer au mirage. Certes une ascèse de mortification s’impose à l’homme pour se libérer des tendances au péché, mais ce n’est pas parce que la matière serait poids mort, ou illusion. Certes l’homme doit se renoncer pour aller à Dieu, mais ce n’est pas parce que l’activité serait – en elle-même – mauvaise. Considérer toute activité humaine comme une illusion dont il faut se libérer ; croire que notre individualité doit se dissoudre dans le Moi universel, c’est aller à l’encontre de toutes les lois de la vie sur notre planète ; c’est marcher à contre-courant de ce que l’homme perçoit de plus en plus comme sa raison d’être et sa fonction. Ce n’est pas seulement le Christianisme, c’est la science elle-même qui nous apprend chaque jour davantage qu’il y a une histoire du monde : une histoire cosmique, une histoire biologique, une histoire humaine ; que la loi fondamentale de cette histoire est une croissance de complexité permettant une croissance de conscience et de personnalité. L’homme se sent de plus l’aboutissement de cette évolution ; mieux encore : cette évolution devenue consciente d’elle-même. Jésus-Christ est venu faire rebondir cette évolution en lui donnant un terme infini dans la participation à la vie trinitaire elle-même. «  Voyez quel grand amour le Père nous a témoigné, que nous soyons appelés enfants de Dieu. Et nous le sommes  ! » ( I Jn, 3,1).

La spiritualité orientale veut nous conduire dans une voie radicalement opposée, en niant la valeur de la personne, celle de l’activité et celle de la matière. Pour le chrétien, bien sûr, mais déjà pour tout homme conscient de l’évolution biologique et humaine, une telle voie est un absolu « contre-sens ».

2°) La foi en l’homme et en l’humanité . – Après notre étude de l’athéisme contemporain, nul ne sera surpris que nous donnions le nom de « foi » et que nous classions parmi les « religions » tous ces mouvements qui font de l’homme ou de l’humanité le seul Absolu : «  Homo homini Deus . Le grand tournant de l’histoire sera le moment où l’homme prendra conscience que le seul Dieu de l’homme est l’homme même ». Ce tournant est arrivé.

Nationalismes africains ou démocraties populaires, technocratie ou marxisme…, sous cent couleurs différentes, d’un bout du monde à l’autre, s’affirme la même foi au progrès, on pourrait dire : la même religion de l’évolution . (À moins qu’il ne s’agisse de la perte de cette foi dans un désespoir désabusé, mais en ne croyant pas davantage à un salut en dehors de l’homme lui-même.)

La foi en l’homme, qui n’est plus l’apanage de l’Occident où elle est née, va à l’opposé du courant que nous avons appelé « oriental » à cause de sa terre natale. L’Orient conseillait la passivité ; l’Occident (et le nouvel Orient à son exemple) prône l’activité et lance des plans quinquennaux. L’Orient méprisait la matière ; l’Occident ne rêve que de la maîtriser et de l’utiliser. L’Orient se désintéressait de l’histoire ; l’Occident ne regarde que le mouvement de l’histoire.

Puisque nous nous sentons appelés dans la voie opposée à celle que l’Orient voulait nous enseigner, allons-nous nous engager dans celle où l’Occident se précipite, et le monde entier à son école ? Oui et non. Oui, nous croyons – et infiniment plus que n’importe quel marxiste – au mouvement de l’histoire. Il nous paraît bien court, bien étouffant, bien désespérant, ce mouvement de l’histoire qui ne débouche sur aucune immortalité et aucune transcendance. Ce que nous reprochons au Marxisme, c’est de frustrer l’homme de son avenir . Où mène son mouvement de l’histoire si l’humanité – comme il est certain – doit disparaître un jour définitivement ? Que répondent les marxistes à un Jean Rostand ? Et nous reprochons du même coup au Marxisme d’étouffer la Personne humaine. Comme l’a dit Jaspers : seule la Transcendance peut sauver l’Existence. Un système qui nie toute transcendance aboutit à l’écrasement des personnes.

Une fois de plus se vérifie la justesse du propos de Pascal : « Toute doctrine est vraie dans ce qu’elle affirme ; fausse dans ce qu’elle nie ».

Nous n’hésitons pas à garder les affirmations des religions orientales : le sens du Tout, la nécessité de la dépossession, de la pauvreté et de l’ascèse… Nous n’hésitons pas à approuver les intuitions positives de l’humanisme nouveau : la foi dans les possibilités de l’homme, le sens cosmique de l’évolution, le mouvement de l’histoire… Mais nous étouffons dans les négations de ces religions ou de ces idéologies. Et tout à coup, sans même croire à la divinité du Christ, la transcendance du Christianisme saute aux yeux.

Nous l’expliquerons par une vieille fable orientale.

Des aveugles palpent un éléphant, animal dont ils n’ont encore aucune connaissance. L’un d’eux saisit la trompe et affirme que l’éléphant est une sorte de serpent. Un autre prend sa jambe et est prêt à mourir en soutenant que l’éléphant est une sorte d’arbre. Pour celui qui a saisi la queue, c’est une corde ; et pour celui qui a touché ses défenses, c’est un épieu. Pour l’homme qui s’est appuyé contre lui, l’éléphant est comme un mur… Seul un voyant peut essayer de mettre ces aveugles d’accord. Sa supériorité consiste en ce que la vue lui permet de saisir d’un coup ce que les autres ne peuvent percevoir que partiellement et – à la rigueur – successivement. Mais surtout le voyant concilie les éléments épars dans une synthèse supérieure : celle d’un Vivant.

Le Christianisme n’a pas seulement le pouvoir de concilier harmonieusement la « foi au monde » de l’Occident, et le « détachement ascétique » de l’Orient. Ou plutôt, ce pouvoir lui vient de sa transcendance ; et celle-ci est moins à « démontrer » qu’à « montrer ». Qu’on nous permette donc de redire notre croyance, et cette transcendance apparaîtra.

Saint Paul, au cours de la plume, dans une lettre aux fidèles de Corinthe, a résumé notre foi en trois petites propositions :

Omnia vestra sunt, Vos autem Christi, Christus autem Dei. (I Co 3, 23)

Nous commentons. Omnia vestra sunt . L’univers tout entier a été fait pour l’homme, pour aboutir à l’homme, fait à l’image et à la ressemblance de Dieu et destiné à dominer sur toute créature. Seul l’homme explique l’Univers, lui donne son « sens », dans la double acception de ce mot ; orientation et signification. L’homme n’est pas un accident dans l’univers ; il est la fin de l’univers.

Vos autem Christ i. L’homme et le monde ne sont pas cependant le but suprême. La création est une entreprise de Dieu pour s’adjoindre des êtres dignes de son amour en son Fils bien-aimé. Si nous avions une vue totale de l’univers passé, présent et futur nous verrions toutes les lignes de force de l’univers passer par un meeting-point qui donne au monde toute sa consistance, son unité et sa valeur : Jésus-Christ. Au centre du monde comme au cœur de notre foi, il y a le mystère de l’ Incarnation , c’est-à-dire du Fils de Dieu venu assumer la nature humaine pour « affilier » l’homme en Lui ( ad Filium  ; donner la filiation divine). Quand Jésus donne son corps à manger à ses disciples : « Ceci est mon corps ; prenez et mangez-en tous », le Christ, comme l’explique Paul, veut que nous devenions son Corps. Manducant et manducantur , disait saint Thomas d’Aquin après saint Augustin. Par l’Eucharistie, c’est l’humanité qui est, peu à peu, « christifiée ». Et tous les hommes étant solidaires, et les hommes étant physiquement liés à tout le cosmos, c’est l’univers tout entier qui, à travers l’homme et à travers l’Homme-Dieu, est orienté vers le Père. Christus autem Dei .

Il ne peut plus être question de ne pas nous passionner pour la croissance de l’homme et la montée de l’univers puisque ce monde gémit dans les douleurs de l’enfantement en attendant de connaître la glorieuse liberté des enfants de Dieu.

Néanmoins une ascèse demeure indispensable, tant pour nous libérer du péché qui est esclavage et corruption du domaine de Dieu, que pour accepter le « mystère pascal » d’un monde qui doit être associé à la mort et à la Résurrection du Christ pour éclore dans la Gloire.

La multiplicité des religions ? Qu’avons-nous encore besoin de pauvres lumignons quand le soleil de Dieu nous éclaire ?